« On devrait construire les villes à la campagne, l’air y est tellement plus pur ! »
Le jour de l’an
Quelle matière offre à la verve et à la bonne humeur d'un observateur narquois le cérémonial que ramène chaque premier jour de l'année ! Henry Mounier a justement excellé à dégager des mille détails de la réalité quotidienne des effets d'un comique intense qui, après avoir réjoui nos pères, font encore notre joie. Tout est pris sur le vif dans ces amusantes scènes dont la gaieté va d’un mouvement sans cesse grandissant pour s'achever par un incident d’une énorme bouffonnerie. Le crayon fantaisiste du spirituel Gerbault a traduit à merveille ce tableau des moeurs de la petite bourgeoisie du siècle dernier et en a fait ressortir la drôlerie caricaturale.
PERSONNAGES
M. PARENT , chef de bureau, sergent-major dans la garde nationale.
Mme PARENT - LEUR ENFANT - LA BONNE - LA PORTIERE - UN PORTEUR D'EAU
Tambours de la Garde nationale. Voisins, Voisines, Caporal, Fusiliers.
La scène se passe chez M. Parent vers I83o.
Scène I
LA BONNE, L'ENFANT.
LA BONNE. - Assez de risettes comme ça : voyons, mon minon, que j'finisse de t'habiller ; tu sais bien que tu m'as promis que tu serais bien gentil, c’t'année-ci.
L 'ENFANT. - Est-ce que j'ai pas été gentil l'année passée?
LA BONNE. - Faut le dire vite. D'abord, fais attention à ça : c'est qu’on s’,ra toute l’année ce qu’,on sera été le jour de l'an ; prends-y garde; si t'es méchant aujourd'hui, tu seras méchant toute l'année, j't'en préviens.
L’ENFANT. - Eh bien ! moi s'ra pas méchant.
LA BONNE. - Que l'ciel l’entende!... Attends, que j'te mouche une idée, t'y verras plus clair.
L'ENFANT. - Te souhaite une bonne année, ma bonne.
LA BONNE. - Et toi pareillement, mon minon, je te souhaite aussi d'être bien sage et bien obéissant. ... Ne remue donc pas comme ça que je n'peux venir à bout de t’arranger.
L’ENFANT . - Te souhaite aussi une parfaite santé.
LA BONNE. - Je me porterai toujours bien, si t'es raisonnable, d'abord; ça dépendra de toi, ma santé. Qu'est-ce que t’as fait de tes jarretières?
L'ENFANT. - J'sais pas.
- LA BONNE. - Vilain enfant, pour ne jamais savoir c'qu'il fait d'ses affaires. Tu n’sais pas ; moi non plus, je n'sais pas. Vous verrez que nous ne finirons pas d'nous habiller. Voyons, passe toujours les jambes dans ton pantalon, en attendant; pas celle-ci, l’autre; à la bonne heure .... C'est mon petit garçon qui va-t-être heureux aujord'hui. Combien qui va n'avoir de joujoux, et de beaux, si tu te laisses bien débarbouiller.
L 'ENFANT . - Ah ben! non.
LA BONNE. - Est-ce que nous allons déjà r 'commencer nos méchancetés ordinaires?
L'ENFANT. - Veux pas que tu me débarbouilles le jour de l'an.
LA BONNE. - C'est pour le coup qu’ça s’rait du propre de n'pas être débarbouillé un jour que tout l'monde s'embrasse.
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L'ENFANT. - Moi veux pas.
LA BONNE. - Alors, pisque c'est comme ça, nous n'aurons pas de grand cheval qui galope tout seul, ni bonbons, ni rien du tout.
L'ENFANT. - Moi vas appeler maman.
LA BONNE. - Eh bien! moi, je vas appeler le commis des gendarmes, si vous appelez vot’ maman ; vous allez voir si je ne l'appelle pas, le commis des gendarmes. Arrivez un peu, monsieur le commis, il y a là un petit garçon qui tourmente sa bonne.
L'ENFANT. - Non, non, non, t'en prie!
LA BONNE. - Arrîvez avec votre grand sabre, s'il vous plaît.
L'ENFANT. - Non, non, non, t’en prie ; viens me débarbouiller....
SCÈNE II
LES MÊMES, LA PORTIÈRE.
LA PORTIÈRE. - Quoi qu'c'est qu'y n'y a donc ici, que j'viens d'voir l'commis des gendarmes qu'est tout plein en colère, qui dit qu'il veut éventrer tous les petits garçons qui n'est pas sages? C'est pas ici, j’espère?
LA BONNE. - Oh! non, m'ame Desjardins, je n'crois pas.
LA PORTIÈRE. - C'est qu'ça ne serait pas bien flatteur d'être comme ça éventré un premier de l'an.
LA BONNE. - J'crois bien, et avant d’avoir reçu ses étrennes, encore!
LA PORTIÈRE. - A propos, je vous la souhaite bonne et hereuse, mon enfant.
LA BONNE. - Et vous pareillement, m'ame Desjardins; excusez....
LA PORTIÈRE, tendant ses deux joues. - Comment donc, j'crois bien!
LA BONNE. - Et une parfaite santé, ainsi qu'à M. Desjardins.
LA PORTIÈRE. - Tant qu'à lui, y a pas de danger, allez; y s'portera toujours assez bien.... Ce que j’vous souhaite à vous, c'est un bon mari.
LA BONNE. - Tenez, m'ame Desjardins, je suis encore à me demander si je me marierai jamais.
LA PORTIÈRE. - Faut jurer de rien; moi j'm'ai marié au moment que j'y pensais le
moins.
LA BONNE. - Tout ça, c'est de la chance.
LA PORTIÈRE. - Ah! mon Dieu, oui : faut pas dire fontaine....
L'ENFANT. - Vous souhaite une bonne année, m'ame Desjardins....
LA PORTIÈRE. - Tiens, tiens, tiens, y a donc un petit garçon, par ici?
LA BONNE. - C'est vous qui va être hureuse aujourd'hui.
LA PORTIÈRE. - En de quoi. hureuse, s'il vous plaît?
LA BONNE. - Mais en d'étrennes donc. Est-ce que vous n'allez pas en recevoir de tous les côtés?
LA PORTIÈRE. - Pas assez pour tout le mal qu'on s'donne tout le long de l'année ; allez, le monde d'à présent n'est déjà pas si tant généreux.
LA BONNE. - Je n'y regarde pas de si près. Quand vous voudrez, nous sangerons.
LA PORTIÈRE. - J'ai été comme vous avant d'être comme je suis, si y avait facilité de sanger, je sangerais bien et tout de suite encore .... Je vas voir en bas si j'y suis....
LA BONNE. - Eh! bien, vous v'là donc décidément en allée?
LA PORTIÈRE. - Faut-t'y pas que je soye toujours à ma porte!
LA BONNE. - Comme ça, vous n'voulez pas attendre une seconde qu'ils soient levés?
. LA PORTIÈRE. - Ah ben ! oui, j'ai ben d'autres chiens à fouetter ; j'tenais à vous voir, v'là tout : j'vous ai vue, ça m'suffit
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pour ma consommation. Vous leur-z'y direz que j'ai venu, sans vous commander.
LA BONNE. - Soyez sûre.
LA PORTIÈRE. - Adieu, trésor.
L'ENFANT. - Adieu, m'ame Desjardins.
LA PORTIÈRE. - A r'voir. N'vous dérangez pas. (La portière sort.)
SCENE III
LA BONNE, L'ENFANT.
LA BONNE. - A-t-on jamais vu une horreur pareille! Recevoir comme ça à bouche que veux-tu, et pas être contente encore ! Quand j'vois ces choses-là, ça m'met dans des colères, mais des colères que je n’sais, en vérité, plus c'que j'fais!
SCÈNE IV
LES MÊMES, LE PORTEUR D'EAU.
LE PORTEUR D'EAU. - Bonjour, made-michelle
LA BONNE. - Tiens, c'est vous François !
LE PORTEUR D'EAU. - Je vous la chouette bonne et hureuse, mademichelle.
LA BONNE. - Et vous pareillement, François.
LE PORTEUR D'EAU. - Avez-vous pen ché de ce que j’vous j'ai dit, mademichelle ; et vous?...
LA BONNE. - Nous r'viendrons sur tout ça dans n’un autre moment.... A propos, t'nez, v'là c'que madame m'a dit d'vous remettre pour vos étrennes.
LE PORTEUR D'EAU. - Marchi, mademichelle.
LA BONNE. - Si ça vous tombe sus l'pied, ça n'vous fera pas d'mal.
LE PORTEUR D'EAU. - N'a revoir, mademichelle. (Il l'embrasse.)
LA BONNE. - Au plaisir, François.
SCENE V
LA BONNE, L'ENFANT.
L'ENFANT. - J'dirai à maman qu'il t’a embrassée, le porteur d'eau.
LA BONNE. - Si vous lui dites, j’vous donnerai le fouet, moi.
L'ENFANT. - C'est pas vrai.
LA BONNE. - Il y a longtemps que j'vous l'promets ; vous verrez si je ne tiens pas parole une bonne fois.
L'ENFANT. - Je l'dirai à maman.
LA BONNE. - Elle ne vous croira pas, vot'maman ; on ne croit pas les menteurs.
SCENE VI
LES MÊMES, Mme PARENT.
L'ENFANT. - Maman, te souhaite une bonne année.
Mme PARENT. - Moi aussi, cher ami ; de la sagesse, voilà tout ce que je te demande... Eh bien! Célestine, ça a-t-il le sens commun?
LA BONNE. – J’ vous la souhaite bonne et heureuse, madame.
Mme PARENT. - Et vous aussi, Célestine…. Comment! le petit n'est pas encore habillé ?
LA BONNE . - Une bonne année et une parfaite santé.
Mme PARENT. - Et vous aussi, Célestine ; voici vos étrennes.
LA BONNE. - En vous remerciant, madame.
Mme PARENT. - Vous savez pourtant que son père et moi nous aurions tant aimé de voir le petit dans notre lit!
LA BONNE. - C'est pas de ma faute.
Mme PARENT. - Ni la mienne non plus.
LA BONNE. - Mais puisqu'il ne voulait pas que je le débarbouille.
Mme PARENT. - Parce que vous êtes trop faible. Donnez-moi sa culotte ....
LA BONNE. - La voilà, madame.
Mme PARENT. - Je vous remercie .... A-t-elle été brossée?
LA BONNE. - Oui, madame.
Mme PARENT. - On ne le dirait pas ; n'importe.... Vous m'apporterez ses chaussures.... On n'en finit pas avec ces malheureux enfants.... Est-il déjà venu beaucoup de monde ce matin?... Ne remue donc pas continuellement comme ça.
LA BONNE. - Oui, madame; il est venu
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approchant toutes les personnes chez qui on prend toute l'année.
Mme PARENT. - Donnez-moi de l'eau chaude....
LA BONNE. - Le boucher, le boulanger....
L'ENFANT. - Maman, il est venu aussi le porteur d'eau, qu’a embrassé ma bonne.
Mme PARENT. - Je finirai par le changer, ce porteur d'eau-là.
LA BONNE. - Madame, ça n'est pas vrai.
L'ENFANT. - Maman, elle a dit qu'elle dirait que ça n'était pas vrai, si je te le disais, voilà ce qu'elle a dit qu'elle dirait.
Mme PARENT. - Ecoutez, mademoiselle, le petit n'a pas l'habitude de mentir : il a des défauts comme tous les enfants ; mais, à coup sûr, il n'a pas celui-là. Au surplus, ce monsieur a toujours embrassé toutes les bonnes ; c'est un cynique, et cela me déplaît souverainement.
LA BONNE. - M. François, madame?
Mme PARENT. - Je ne sais si c'est Pierre ou Paul, c’est le porteur d’eau, et je tiens à ce que monsieur se conduise au moins décemment chez moi, sinon…. Donnez-moi un peu de démêloir.
LA BONNE. – Il a donc déjà embrassé d’autres bonnes, madame ?
Mme PARENT. – Toutes, généralement…. Je vous dis que c'est un mauvais sujet, un coureur, un polisson! ... Eh bien! que faites vous donc là ?
LA BONNE. - Moi, madame?
Mme PARENT. - Vous me renversez toute la bouillotte sur ma robe à présent.
LA BONNE. - Je ne l'ai pas fait exprès.
Mme PARENT. - Vous m’avez inondée. - Que Dieu vous bénisse!... Qu'est-ce que je vois là-bas sur ce buffet?
LA BONNE. - C'est les pains de sucre que l’épicier a apportés.
Mme PARENT. - Vous a-t-il dit combien?
LA BONNE. - Non, madame, mais il est bien beau, c'est du joli sucre.
Mme PARENT. - Lui avez-vous dit pourquoi c'était faire? que c'était pour cadeaux? que je ne voulais pas ce qu'il y avait de mieux?
LA BONNE. - Oui, madame, j'y ai dit tout ça.
Mme PARENT. - C'est bien.
L'ENFANT. - Maman, veux t'aller voir dans ton lit.
Mme PARENT. - Mon Dieu que cet enfant est tourmentant! Quand il a quelque chose dans la tête, le diable ne le lui retirerait pas.... C'est bien comme son père.
L'ENFANT. - T'en prie, maman, t'en prie.
LA BONNE. - Est-ce que veus aureriez le coeur de lui refuser, madame?
L'ENFANT. - Ma petite maman!
LA BONNE. - Regardez s 'il ne fait pas tout ce qu'il veut de son corps, comment qu'y s'tourne.,
Mme PARENT. - C'est bien ennuyeux de faire toute l'année les volontés de tout le monde. Je ne fais que ça depuis ce matin.
L'ENFANT. - T'en prie.
Mme PARENT. - Ce sera à une condi-
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tion ... c'est que vous m'allez dire votre compliment.... sans cela je ne me recouche pas : faites-y bien attention.
L'ENFANT. - Oui, maman.
Mme PARENT. - Donnez-moi un peu la bouillotte, que je passe un linge sur sa figure.... Et ce compliment?
LA BONNE. - Va, mon minon.
L'ENFANT. - Cher papa et chère maman!
LA BONNE. - Tenez, madame, si on ne lui donnerait pas le bon Dieu sans confession comme il est là ; c'est comme un roi.
Mme PARENT. - Si vous allez toujours parler, mademoiselle, nous serons encore ici ce soir.... Cher papa et chère maman. Après?
L'ENFANT. - Mon coeur avec l'année....
Mme PARENT. - Sent la nécessité....
L'ENFANT. – De vous faire agréer....
Mme PARENT.- De vous faire agréer....
L'ENFANT. - De vous faire agréer....
Mme PARENT. - Les voeux que j'ai .... Allons-nous coucher ici?.... Les voeux que j’ai….
L'ENFANT. - Formés ….
Mme PARENT. - Et pour vos deux santés....
L'ENFANT. - Votre félicité....
Mme PARENT. - L'objet de tous....
L'ENFANT.- Mes voeux....
MADAME. - Vivez, vivez heureux....
L'ENFANT.- C'est l'objet de mes voeux.
Mme PARENT. – Vivez…. Vivez….
L'ENFANT. -Heureux.
Mme PARENT. – Vivez.... vivez.... Je ne veux pas vous céder : Vivez…. vivez.... Je ne vous céderai pas.
L'ENFANT. - Ponr moi....
Mme PARENT. - C'est bien heureux.... Continuons pendant que le fer est chaud.
L'ENFANT. - ]'existerai....
Mme PARENT. – Pour vous.
L'ENFANT. - ]'engage ici ma foi.
. Mme PARENT. - Je se rai....
L'ENFANT.- Bon pour tous.
Mme PARENT. - Eh! bien! franchement, dois-je m'aller recoucher?
LA BONNE. - Il est si gentil, quand il veut.
Mme PARENT. – Voyez comme votre bonne est bonne.... dites-le ?
L'ENFANT. - Oui, maman.
MADAME. - Je vous avertis d'une chose, c 'est que je ne me remets au lit que pour un instant.
(La bonne sort.)
SCENE VII
LA BONNE. - (On sonne à coups redoublés.) - Eh ben ! en v'là qui sonnent en maîtres, j'espère.... Ne vous gênez pas, dites donc.
SCENE VIII
LA BONNE, TAMBOURS DE LA GARDE NATIONALE.
PREMIER TAMBOUR. - Une bonne année et une parfaite santé, mam'selle!
LA BONNE. - Tiens, vous v'là vous autres ; j'aurais dû m'en douter.
DEUXIÈME TAMBOUR. - On vous la souhaite bonne et heureuse, mam'selle.
LA BONNE. - Et vous aussi. Voyons, à bas les pattes!
PREMIER TAMBOUR. - Et le major, comment qui va sans vous commander?
LA BONNE. - Il est couché, le major.... Comment qu'on vous a laissé monter?
TROISIÈME TAMBOUR. - Pourquoi qu'on nous aurait pas laissé monter?
LA BONNE. - Vous êtes gentils. allez.
DEUXIÈME TAMBOUR . - C'est connu.
LA BONNE. - Vous n'avez pas de honte. faut croire, de réveiller les gens avec vos musiques dès cinq heures du matin! ... Dites donc, hé! là-bas? Qu'est-ce qu'il a donc mangé, vot' camarade? Il est tout chose !
PREMIER TAMBOUR. - Faites pas attention ; il est ému.
LA BONNE. - Comment, que je ne fasse pas attention ?
TROISIÈME TAMBOUR. - C'est rien du tout.
LA BONNE. - Est-ce qu'on se présente chez l'monde dans des états pareils? Je vous aime encore de ce caractère-là, monsieur Chauvet.
DEUXIÈME TAMBOUR. - Allons, voyons, Borel, sois un peu raisonnable.
QUATRIÈME TAMBOUR. - Veux appeler Camion.
LA BONNE. - V'là qu'il ouvre la fenêtre à c't'heure ; arrêtez-le donc!
PREMIER TAMBOUR. - Il n'fera jamais plus d'mal qu'y n'en fait la, soyez sûre.
LA BONNE. -Je vous dis que je n'veux pas que cet homme-là reste ici davantage, c'est positif.
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QUATRIEME TAMBOUR. - Veux voir Camion.
LA BONNE. - Donnez-y vite son camion, qui nous laisse en repos.
QUATRIEME TAMBOUR. - j'suis un honnête homme....
LA BONNE. - Il est propre, l'honnête homme, parlons-z'en.
QUATRIÈME TAMBOUR. - I m'faut Camion!
LA BONNE. - Ah ça! on vous dit que monsieur n'est pas levé, c'est-t'y clair?
QUATRIEME TAMBOUR. - Veux voir Camion.
TROISIÈME TAMBOUR. - Voyons, Borel tiens-toi un peu.
LA BONNE. - Prenez-y garde, qu'il s'tienne.
QUATRIEME TAMBOUR. – Eh ! Camion.
TROISIÈME TAMBOUR. - Tu vas l'roir, Camion, il est en bas, Camion, avec la femme à Grand-Duc.
LA BONNE. - Voyons, allezvous-en : vous verrez que vot' camarade va vous faire avoir des
désagréments.
PREMIER TAMBOUR. - Y a pas meilleur enfant. ... Mais, quand une fois y vous a un verre de vin dans la tête, y n'connaît plus personne.
LA BONNE. - Dans ces cas-là, on n'en prend pas.
TROISIÈME TAMB0UR. - C'est la chose qu'il est avec des amis, sans ça? Voyons, Borel, t'en viens-tu?
LA BONNE. - Mais, prenez donc garde; il veut toujours aller à la fenêtre.... Mon Dieu! Mon Dieu!
QUATRIEME TAMBOUR. - Où est-ce qu'est Camion?
LA BONNE. - Que l'ciel vous confonde, allez! m'amener des gens pareils! ... le voilà qui pleure, à présent.
QUATRIEME TAMBOUR. - Veux voir Camion, y m'faut Camion!
LA BONNE. - Je n'ai jamais vu un être comme ça.
PREMIER TAMBOUR. - Nous n'commençons pas gaiement l'année, p'tite mère!
LA BONNE. - Et vous donc et chez vot' sergent-major, encore; j'vous conseille de parler.
PREMIER TAMBOUR. - Tout le monde est susceptible d'être étourdi, mam'selle.
LA BONNE. - Vous appelez ça être étourdi, ne pas pouvoir se tenir sur ses jambes, eh bien, merci! (effrayée). Oh! mon Dieu! le v'là qu'il entre en fureur! A la garde!... à la garde !
TROISIÈME TAMB0UR. - Ne criez donc pas comme ça, ne dirait-on pas le feu à la
maison?
LA BONNE. - A la garde! A la garde!
PREMIER TAMBOUR. - Voyons, Borel, t'es avec des amis.
TROISIÈME TAMDOUR. - Tiens, voilà que tu deviens méchant à c't'heure, vois-tu, Borel?
QUATRIEME TAMBOUR. - Veux qu'on m'rende Camion. Y m'faut Camion ... ou j 'vous tue tous.
DEUXIÈME TAMBOUR. - Tu l'auras, t’en est sû r.
LA BONNE. - Tenez, le v'là qu'enfile la chambre à madame : empêchez-le donc.... A la garde !
(Le quatrième tambour se précipite dans l'intérieur de l'appartement, ses camarades le suivent.)
LA BONNE. - Plus souvent que j'vas les laisser faire, ces brigands-là! (Elle ouvre la porte de l'appartement donnaut sur l'escalier ; on l'entend crier.) A la garde! A la garde! Faites venir la garde, m'ame Desjardins, s'il vous plaît, on s'assassine par ici.
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SCÈNE IX
M. PARENT. Caporal ! emparez-vous
M. PARENT en caleçon. Mme PARENT échevelée. L'ENFANT en larmes. LE QUATRIEME TAMBOUR, sans connaissance, dans les bras de ses camarades.
M. PARENT. - Oui, messieurs, votre conduite est inqualifiable.
PREMIER TAMBOUR. - Ecoutez un peu, major…. Madame est témoin comme quoi nous n'avons insulté personne.
M. PARENT. - Il y a eu violation de domicile, messieurs!
Mme PARENT. - Passe au moins ta culotte, monsieur Parent, enrhumé comme tu l’es !...
M. PARENT. - Sortez, messieurs, sortez, c'en est trop.
PREMIER TAMBOUR. - Vous fâchez pas, major….
M. PARENT. - Je vous intime l'ordre de sortir sur-le-champ.
PREMIER TAMBOUR. - Madame est témoin comme quoi....
M. PARENT. - Votre conduite est monstrueuse.
Mme PARENT. - Mon mari! mon mari!
L'ENFANT. - Papa! papa! papa!
M. PARENT. - Rien n'a pu vous arrêter, messieurs, ni la position de ma femme, ni les larmes de mon enfant ..., tout a ·été foulé aux pieds!
PREMIER TAMBOUR. - Major, écoutez un peu….
M. PARENT. - Je n'écoute rien, c'est odieux!
Mme PARENT. - Oh ! mon Dieu! mon Dieu!
L'ENFANT. - Papa! papa! papa!
SCENE X
LES MÊMES, LA BONNE, UN CAPORAL, suivi de quatre hommes, VOISINS ET VOISINES
LA BONNE. - Par ici, par ici, tenez, les v'là tous, les tambours, nous allons rire.
M. PARENT. – Caporal ! emparez-vous de ces messieurs.
Mme PARENT, se jetant au cou d'un voisin. - Ah! monsieur Second, ils veulent m'emmener mon mari.
M. PARENT. - Calme-toi, Mélanie ; je t'en prie en grâce, conserve ton sang-froid.
L'ENFANT. - Petit papal
Mme PARENT, se précipitant au cou d'un autre voisin. - Ils vont emmener mon mari, monsieur Desnoyers!
LE CAPORAL. - Allons, voyons, filons.
PREMIER TAMBOUR. - Caporal... c'est une bêtise....
LE CAPORAL. - Vous expliquerez ça au poste.
DEUXIÈME TAMBOUR. - Caporal, c'est par· rapport à un camarade qui s'est trouvé bu, caporal, il est bu.
Mme PARENT. - Et dire qu'enrhumé comme il l'est, il est sans culotte. Mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse!
M. PARENT. - Caporal, entraînez-moi tous ces gens-là au corps de garde.
PREMIER TAMBOUR. - Major, ce que vous faites là n'est guère délicat.
Mme PARENT. - Passe ta culotte, monsieur Parent, passe ta culotte !
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M. PARENT. - Caporal, faites votre devoir.
QUATRIÈME TAMBOUR, sortant de sa rêverie. - Veux voir Camion!
M. PARENT. - Messieurs, remplissez votre mandat, je vous rejoins dans l'instant.
Mme PARENT. - Oui, messieurs, le temps de mettre un pantalon.
'
(M. Parent se transporte chez le commissaire. En son absence, voisins et voisines viennent faire leurs souhaits et comblent l'enfant de joujoux, parmi lesquels une trompette. Mme Parent n'a pas le temps d'achever sa toilette. Rentre M. Parent.)
SCENE XI
LES PRÉCÉDENTS, M. PARENT.
M. PARENT. - Tu n'es pas plus avancée que ça, chère amie?
Mme PARENT. - Vous m'avez fait peur, monsieur Parent ; il n'y a rien au monde que je déteste autant que de voir les gens vous tomber sur les épaules ; et ces vilains tambours?
M. PARENT. - Ça en est resté là.
Mme PARENT. - Comment ça?
M. PARENT. - Ces gens-là, au fond, nétaient pas si coupables.
Mme PARENT. - Pas si coupables!
M. PARENT. - Eh! non, chère amie.
Mme PARENT. - Des gens qui viennent jusque dans votre lit vous persécuter ne sont pas si coupables! Que faut-il donc faire alors pour être coupable? Vous égorger, vous arracher
les chairs par lambeaux, vous traîner sur la claie? Non, mais vraiment, monsieur Parent,
je ne vous comprends pas, vous perdez l'esprit.
M. PARENT. - Bah! un jour comme celui-ci, un premier de l'an, on se sent porté à l’indulgence.
Mme PARENT. - Et vous leur avez donné leurs étrennes?
M. PARENT. - J'étais sorti sans argent... sans cela....
Mme PARENT. - Vous les leur auriez données?
M. PARENT. - Ma foi....
Mme PARENT. -Eh bien ! monsieur, j'aurai du caractère puisque vous n'en avez pas ; ils n'auront pas un sou.
M. PARENT. - Célestine, je voudrais bien commencer à m'habiller.
LA BONNE. -Toutes vos affaires sont sur une chaise, auprès de votre lit.
L'ENFANT. - Papa, fais donc aller. La trompette que m'a donnée Vaux-Vaux?
M. PARENT.- Oui, mon ami; mais je n'ai pas le temps en ce moment; plus tard nous verrons.
L'ENFANT. - Fais-la aller, petit père ; fais-la aller, t'en prie, t'en prie, petit père!
M. PARENT. - Impossible, mon petit homme; je n'ai pas le temps.
L'ENFANT. - Maman, petit père ne veut pas faire aller ma trompette.
Mme PARENT. -Il a le temps de rester quatre heures au corps de garde, monsieur ton père ; mais il ne trouvera certes pas celui de faire plaisir à son unique enfant.
M. PARENT. - Je t'en fais juge, chère amie : ne devrais-je pas, à l'heure qu'il est, avoir rendu vingt visites?
Mme PARENT.- Je m'en lave !es mains ; cela ne me regarde pas.
M. PARENT. - Je suis certain que la plupart de mes collègues ont terminé les leurs.
Mme PARENT. - Il fallait vous lever de meilleure heure.
M. PARENT. - Je n'avais rien de ce dont j'avais besoin pour me lever.
Mme PARENT. -Vous avez une bonne pour vous tout .seul : arrangez-vous, cela ne
me regarde pas.
L'ENFANT. - Maman, tu sais, petit père ne veut jamais se lever; tu lui dis toujours qu'il se lève; petit père ne le veut jamais.
Mme PARENT. - Moi non plus, si vous n'êtes pas prêt, je ne le suis pas. Je suis même loin de l'être.
L'ENFANT. - Moi, c'est parce que j'ai été bien sage que j'ai eu ma trompette, et puis ma bonbonnière, et puis ma petite mécanique avec une musique dedans.
Mme PARENT. - Il est de fait que si vous restez sur votre chaise, les bras croisés, vous n'avancerez pas beaucoup vos visites.
M. PARENT. - J'ai eu rarement le bonheur de bien faire, et plus je vais, moins je réussis.
Mme PARENT. - Si j'avais plus de temps, je vous plaindrais.
L'ENFANT. - Si tu t'étais levé de plus bonne heure, petit père, tu aurais déjà fait toutes tes visites; n'est-ce pas, petite maman?
Mme PARENT. - C'est certain.
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L'ENFANT.- Tu veux pas faire aller ma trompette, petit père... , fais-la aller, ma trompette, petit père ; fais-la aller, t'en prie.
M. PARENT. cassant les vitres. –Va-t'en à tous les diables! toi et ta trompette. Si tu ne me laisses en repos, je te fouette d'importance! polisson!
Mme PARENT, d'un ton solennel. - Vous ne porterez jamais la main sur mon enfant, monsieur ; il est à moi, c'est mon fils, c'est mon sang!
L'ENFANT. - Maman. maman, maman! ma trompette est cassée. Oh! la, la, la, la, maman, maman!
Mme PARENT.- Oui je suis sa mère…, je suis sa mère, monsieur, que vous rendez la plus malheureuse des femmes, oui, monsieur, de toutes les femmes....
M. PARENT. - Eh! va te promener.
Mme PARENT. - Adieu monsieur. Viens, cher enfant!
L'ENFANT. - Ma trompette, maman, ma trompette!
Mme PARENT. - Elle est brisée comme ta mère, ta trompette .... Il ne lui reste que moi, monsieur, moi seule au monde .... je serai toujours sa mère, monsieur, oui, sa
mère! (Elle emporte son enfant dans ses bras.)
SCÈNE XII
M. PARENT, LA BONNE.
M. PARENT. - Voici un joli commencement d'année. (Il sort.)
SCÈNE XIII
LA BONNE. - Il est charmant avec son joli commencement d'année, mais c'est la fin, c’est le milieu, c'est toute son année, à ce pauvre cher homme-là.... Mariez-vous donc après ça! merci.... Encore un joli premier de l'an!
HENRY MONNIER.
texte paru dans la revue Lectures pour Tous
Henry Gerbault artiste humoriste

















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