« J'ai une petite confession à vous faire. C'est en feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le fameux Gaspard de la Nuit, d'Aloysius Bertrand (un livre connu de vous, de moi et de quelques-uns de nos amis, n'a-t-il pas tous les droits à être appelé fameux?) que l'idée m'est venue de tenter quelque chose d'analogue, et d'appliquer à la description de la vie moderne, ou plutôt d'une vie moderne et plus abstraite, le procédé qu'il avait appliqué à la peinture de la vie ancienne, si étrangement pittoresque. »
1862, Charles Baudelaire
lettre-dédicace à Arsène Houssaye
du Spleen de Paris:
Arbre
À Frédéric Boutet.
Tu chantes avec les autres tandis que les phonographes galopent
Où sont les aveugles où s'en sont-ils allés
La seule feuille que j'aie cueillie s'est changée en plusieurs mirages
Ne m'abandonnez pas parmi cette foule de femmes au marché
Ispahan s'est fait un ciel de carreaux émaillés de bleu
Et je remonte avec vous une route aux environs de Lyon
Je n'ai pas oublié le son de la clochette d'un marchand de coco d'autrefois
J'entends déjà le son aigre de cette voix à venir
Du camarade qui se promènera avec toi en Europe
Tout en restant en Amérique
Un enfant
Un veau dépouillé pendu à l'étal
Un enfant
Et cette banlieue de sable autour d'une pauvre ville au fond de l'est
Un douanier se tenait là comme un ange
À la porte d'un misérable paradis
Et ce voyageur épileptique écumait dans la salle d'attente des premières
Engoulevent Blaireau
Et la Taupe-Ariane
Nous avions loué deux coupés dans le transsibérien
Tour à tour nous dormions le voyageur en bijouterie et moi
Mais celui qui veillait ne cachait point un revolver armé
Tu t'es promené à Leipzig avec une femme mince déguisée en homme
Intelligence car voilà ce que c'est qu'une femme intelligente
Et il ne faudrait pas oublier les légendes
Dame-Abonde dans un tramway la nuit au fond d'un quartier désert
Je voyais une chasse tandis que je montais
Et l'ascenseur s'arrêtait à chaque étage
Entre les pierres
Entre les vêtements multicolores de la vitrine
Entre les charbons ardents du marchand de marrons
Entre deux vaisseaux norvégiens amarrés à Rouen
Il y a ton image
Elle pousse entre les bouleaux de la Finlande
Ce beau nègre en acier
La plus grande tristesse
C'est quand tu reçus une carte postale de La Corogne
Le vent vient du couchant
Le métal des caroubiers
Tout est plus triste qu'autrefois
Tous les dieux terrestres vieillissent
L'univers se plaint par ta voix
Et des êtres nouveaux surgissent
Trois par trois
Guillaume Apollinaire
(1880 - 1918)
| On peut être poète dans tous les domaines : il suffit que l'on soit aventureux et que l'on aille à la découverte. | |
| Guillaume Apollinaire | |
| Extrait de L'esprit nouveau et les poètes |
- Comme ricana le fou qui vague, chaque nuit, par la cité déserte, un œil à la lune et l'autre
- — crevé! —
- Aloysius Bertrand
- Gaspard de la nuit , 1842
| Les feuilles Qu'on foule Un train Qui roule La vie S'écoule. | |
| Guillaume Apollinaire |
J'ai tout donné au soleil, tout, sauf mon ombre.
Guillaume Apollinaire
| Passons passons puisque tout passe Je me retournerai souvent Les souvenirs sont cors de chasse Dont meurt le bruit parmi le vent. | |
| Guillaume Apollinaire |
Un jour, je rencontrai sur les quais M. Ed. Cuénoud qui était gérant d’immeubles à Montparnasse,
et consacrait ses loisirs à la bibliophilie. Il me donna une petite brochure amusante dont il était l'auteur.
C'est une plaquette illustrée par Carlègle. Elle est inconnue et par la suite deviendra sans doute célèbre parmi les bibliophiles qui recherchent les catalogues fantaisistes.
En voici le titre : CATALOGUE DES LIVRES DE LA BIBLIOTHÈQUE DE M.
ED. G., qui seront vendus le 1er avril prochain à la Salle des Bons-Enfants.
Voici quelques mentions tirées de ce catalogue facétieux:
ABBILARD. Incomplet, coupé. ALEXIS (P.). Celles qu’on n’épouse pas. Nombr. taches.
ALLAIS (A.). Le Parapluie de l'Escouade. Percale rouge.
ANGE BÉNIGNE. Perdi, le couturier de ces dames. Av. notes.
ARISTOPHANE. Les Grenouilles. Papier du Marais.
AURIAC. Théâtre de la foire. Papier pot.
BALZAC (H. DE). La peau de chagrin. Rel. id.
BEAUMONT (A.). Le beau Colonel. Parf. état de conserv.
BOISGOBEY (F. DE). Décapitée. En 2 part., tête rog., tr. r.
BOREL (Pétrus). Madame Putiphar. Se vend sous le manteau.
CARLÈGLE ET CUÉNOUD. L'Automobile 217-UU. Beau
whatman.
CLARETIE. La Cigarette. Papier de riz.
COULON. La mort de ma femme. Demi- chagrin.
COURTELINE. Un client sérieux. Rare, recherché.
DUBUT DE LAFORÊT. Le Gaga. Très défraîchi.
DUFFERIN (lord). Lettres écrites dans les régions polaires. Papier
glacé.
DUMAS (A.), Napoléon. Un grand tome.
DUMAS FILS (A.). L'Ami des femmes. Complètement épuisé.
DUMAS FILS (A.). Monsieur Alphonse. Dos vert.
FLEURIOT (Z.). Un fruit sec. Couronné par l’Acad. franc.
GAIGNET. Bossuet. Pap. grand-aigle.
GAZIER. Port-Royal des champs. Rel. janséniste.
GRANDMOUGIN. Le Coffre-fort. Ouvr. à clef.
GRAVE (TH. DE). Le Rastaquouère. Av. son faux titre.
GUIMBAIL. Les Morphinomanes. Nombr. piq.
HAUPTMANN. Les Tisserands. Toile pleine.
HAVARD (H.). Amsterdam et Venise. Petites capitales.
HERVILLY (E. D’). Mal aux cheveux. Une jolie fig.
KARH (A.). Les Guêpes. Piq.
KOCK (P. DE). Histoire des cocus célèbres. Nombr. cornes.
LA FONTAINE. L'anneau d'Hans Carvel. Mis à l'index.
LA FONTAINE. Les deux pigeons. Format colombier. Livre d'heures. In-18 Jésus.
MÆTERLINCK. La Vie des abeilles. Qques bourdons.
MAINDHON. Les Armes. Grav. sur acier.
MATTEY. Le billet de mille. Très rare.
MAUBY (L.). Abd-el-Aziz. Maroq. écrasé.
MONTBART (G.). Le Melon. Tr. coupées.
RÉMUSAT (P. DE). Monsieur Thiers. Un petit tome.
THIERRY (G.-A.). Le Capitaine sans façon. Basane.
VIGNY. Cinq Mars. Tête coupée.
VILMORIN. Les oignons. Pap. pelure.
etc., etc.
Et voilà un curieux divertissement bibliographique. Je revis plusieurs fois M. Ed. Cuénoud sur les quais. Il est mort récemment et quand je passe devant les boîtes des bouquinistes près de l’Institut j’évoque la silhouette singulière de ce gérant qui pour la bibliographie facétieuse rivalisait avec Rabelais et celle de Rémy de Gourmont, qui ne manquait jamais avant la tombée de la nuit d'aller faire son tour le long des quais.
N’est-ce point la plus délicieuse promenade qui se puisse faire à Paris ? Ce n’est pas trop, lorsqu’on a le temps, de consacrer un après- midi à aller de la gare d’Orsay au pont Saint-Michel. Et sans doute n’est-il pas de plus belle promenade au monde, ni de plus agréable.
extrait du livre
LE FLÂNEUR. DES DEUX RIVES ...





























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