mercredi 23 février 2011

Vaguer aux vives eaux des 2 rives du soleil couchant, trois par trois...























« J'ai une petite confession à vous faire. C'est en feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le fameux Gaspard de la Nuit, d'Aloysius Bertrand (un livre connu de vous, de moi et de quelques-uns de nos amis, n'a-t-il pas tous les droits à être appelé fameux?) que l'idée m'est venue de tenter quelque chose d'analogue, et d'appliquer à la description de la vie moderne, ou plutôt d'une vie moderne et plus abstraite, le procédé qu'il avait appliqué à la peinture de la vie ancienne, si étrangement pittoresque. »




1862, Charles Baudelaire 

lettre-dédicace à Arsène Houssaye 
du Spleen de Paris:























Arbre
   À Frédéric Boutet.

 
    Tu chantes avec les autres tandis que les phonographes galopent
    Où sont les aveugles où s'en sont-ils allés
    La seule feuille que j'aie cueillie s'est changée en plusieurs mirages
    Ne m'abandonnez pas parmi cette foule de femmes au marché
    Ispahan s'est fait un ciel de carreaux émaillés de bleu
    Et je remonte avec vous une route aux environs de Lyon
    Je n'ai pas oublié le son de la clochette d'un marchand de coco d'autrefois
    J'entends déjà le son aigre de cette voix à venir
    Du camarade qui se promènera avec toi en Europe
    Tout en restant en Amérique
    Un enfant
    Un veau dépouillé pendu à l'étal
    Un enfant
    Et cette banlieue de sable autour d'une pauvre ville au fond de l'est
    Un douanier se tenait là comme un ange
    À la porte d'un misérable paradis
    Et ce voyageur épileptique écumait dans la salle d'attente des premières
    Engoulevent Blaireau
    Et la Taupe-Ariane
    Nous avions loué deux coupés dans le transsibérien
    Tour à tour nous dormions le voyageur en bijouterie et moi
    Mais celui qui veillait ne cachait point un revolver armé
    Tu t'es promené à Leipzig avec une femme mince déguisée en homme
    Intelligence car voilà ce que c'est qu'une femme intelligente
    Et il ne faudrait pas oublier les légendes
    Dame-Abonde dans un tramway la nuit au fond d'un quartier désert
    Je voyais une chasse tandis que je montais
    Et l'ascenseur s'arrêtait à chaque étage
    Entre les pierres
    Entre les vêtements multicolores de la vitrine
    Entre les charbons ardents du marchand de marrons
    Entre deux vaisseaux norvégiens amarrés à Rouen
    Il y a ton image
    Elle pousse entre les bouleaux de la Finlande
    Ce beau nègre en acier
    La plus grande tristesse
    C'est quand tu reçus une carte postale de La Corogne
    Le vent vient du couchant
    Le métal des caroubiers
    Tout est plus triste qu'autrefois
    Tous les dieux terrestres vieillissent
    L'univers se plaint par ta voix
    Et des êtres nouveaux surgissent
    Trois par trois









Guillaume Apollinaire 

(1880 - 1918)
































On peut être poète dans tous les domaines : il suffit que l'on soit aventureux et que l'on aille à la découverte.
Guillaume Apollinaire
Extrait de L'esprit nouveau et les poètes






























Les feuilles
Qu'on foule
Un train
Qui roule
La vie
S'écoule.
Guillaume Apollinaire















J'ai tout donné au soleil, tout, sauf mon ombre.


Guillaume Apollinaire

















Passons passons puisque tout passe
Je me retournerai souvent
Les souvenirs sont cors de chasse
Dont meurt le bruit parmi le vent.
Guillaume Apollinaire










Un jour, je rencontrai sur les quais M. Ed. Cuénoud qui était gérant d’immeubles à Montparnasse,
et consacrait ses loisirs à la bibliophilie. Il me donna une petite brochure amusante dont il était l'auteur.
C'est une plaquette illustrée par Carlègle. Elle est inconnue et par la suite deviendra sans doute célèbre parmi les bibliophiles qui recherchent les catalogues fantaisistes.














En voici le titre : CATALOGUE DES LIVRES DE LA BIBLIOTHÈQUE DE M.

ED. G., qui seront vendus le 1er avril prochain à la Salle des Bons-Enfants.
Voici quelques mentions tirées de ce catalogue facétieux:


ABBILARD. Incomplet, coupé. ALEXIS (P.). Celles qu’on n’épouse pas. Nombr. taches. 
ALLAIS (A.). Le Parapluie de l'Escouade. Percale rouge. 
ANGE BÉNIGNE. Perdi, le couturier de ces dames. Av. notes. 
ARISTOPHANE. Les Grenouilles. Papier du Marais. 
AURIAC. Théâtre de la foire. Papier pot. 
BALZAC (H. DE). La peau de chagrin. Rel. id. 
BEAUMONT (A.). Le beau Colonel. Parf. état de conserv. 
BOISGOBEY (F. DE). Décapitée. En 2 part., tête rog., tr. r. 
BOREL (Pétrus). Madame Putiphar. Se vend sous le manteau. 
CARLÈGLE ET CUÉNOUD. L'Automobile 217-UU. Beau
whatman. 
CLARETIE. La Cigarette. Papier de riz. 
COULON. La mort de ma femme. Demi- chagrin.
COURTELINE. Un client sérieux. Rare, recherché. 
DUBUT DE LAFORÊT. Le Gaga. Très défraîchi. 
DUFFERIN (lord). Lettres écrites dans les régions polaires. Papier
glacé. 
DUMAS (A.), Napoléon. Un grand tome. 
DUMAS FILS (A.). L'Ami des femmes. Complètement épuisé. 
DUMAS FILS (A.). Monsieur Alphonse. Dos vert. 
FLEURIOT (Z.). Un fruit sec. Couronné par l’Acad. franc. 
GAIGNET. Bossuet. Pap. grand-aigle. 
GAZIER. Port-Royal des champs. Rel. janséniste. 
GRANDMOUGIN. Le Coffre-fort. Ouvr. à clef. 
GRAVE (TH. DE). Le Rastaquouère. Av. son faux titre. 
GUIMBAIL. Les Morphinomanes. Nombr. piq. 
HAUPTMANN. Les Tisserands. Toile pleine. 
HAVARD (H.). Amsterdam et Venise. Petites capitales. 
HERVILLY (E. D’). Mal aux cheveux. Une jolie fig. 
KARH (A.). Les Guêpes. Piq. 
KOCK (P. DE). Histoire des cocus célèbres. Nombr. cornes. 
LA FONTAINE. L'anneau d'Hans Carvel. Mis à l'index. 
LA FONTAINE. Les deux pigeons. Format colombier. Livre d'heures. In-18 Jésus. 
MÆTERLINCK. La Vie des abeilles. Qques bourdons. 
MAINDHON. Les Armes. Grav. sur acier. 
MATTEY. Le billet de mille. Très rare. 
MAUBY (L.). Abd-el-Aziz. Maroq. écrasé. 
MONTBART (G.). Le Melon. Tr. coupées. 
RÉMUSAT (P. DE). Monsieur Thiers. Un petit tome. 
THIERRY (G.-A.). Le Capitaine sans façon. Basane. 
VIGNY. Cinq Mars. Tête coupée. 
VILMORIN. Les oignons. Pap. pelure. 
VOLTAIRE. Le Siècle de Louis XIV. Magnif. ill. en tous genres,
etc., etc.







Et voilà un curieux divertissement bibliographique. Je revis plusieurs fois M. Ed. Cuénoud sur les quais. Il est mort récemment et quand je passe devant les boîtes des bouquinistes près de l’Institut j’évoque la silhouette singulière de ce gérant qui pour la bibliographie facétieuse rivalisait avec Rabelais et celle de Rémy de Gourmont, qui ne manquait jamais avant la tombée de la nuit d'aller faire son tour le long des quais.
N’est-ce point la plus délicieuse promenade qui se puisse faire à Paris ? Ce n’est pas trop, lorsqu’on a le temps, de consacrer un après- midi à aller de la gare d’Orsay au pont Saint-Michel. Et sans doute n’est-il pas de plus belle promenade au monde, ni de plus agréable.




GUILLAUME APOLLINAIRE.
extrait du livre
LE FLÂNEUR. DES DEUX RIVES ...














































mise en images Jacqueleine Waechter  Paris 2011
















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