
Le Fanal
Mer opaque. Au ciel, point de lune,
Sous le fanal, presque sans bruit,
Des voiles passent une à une
Et vont de la nuit à la nuit.
Avec un frémissement d'ailes,
Avec un frémissement d'ailes,
Sous le fanal, morne veilleur,
Elles passent. Chacune d'elles
Accroche un peu de sa lueur,
Un peu de sa lueur chétive
Qui ne dérobe qu'un instant
La passagère fugitive
Au gouffre d'ombre qui l'attend.
Avec un bruissement d'ailes froissées
Et des murmures de remous,
Telles surgissent nos pensées
Du fond obscur qui vit en nous.
Soues le regard fixe de l'âme,
Soues le regard fixe de l'âme,
Leur long cortège bruissant
S'avive d'un semblant de flamme,
D'un reflet pâle et languissant.
Puis les mystérieux sillages
Vont se perdre aux bassins du port,
Pour se fixer aux noirs mouillages
De l'Oubli, frère de la Mort.
Enluminure
Dans le cadre de ma fenêtre,
Ouverte grande sur la mer,
Le soir s'avance ; le Soir clair
Dans ma chambre, à pas doux pénètre,
Blondes de la blondeur du miel,
Des îles sont au loin semées,
A droite, à gauche des fumées
S'élèvent, calmes, vers le ciel.
Un courlis a rayé l'espace
Le cou tendu, de son vol droit,
Des matelots, les bras en croix,
Regardent le courlis qui passe.
Et leur flottille est là qui dort,
La flottille aux voiles tannées.
Fleurs mystiques enracinées
Dans la mer du Soir, sur fond d'or.
Auguste Dupouy
Jean Anouilh (1910-1987) Le bal des voleurs.
"Bal des fleurs"...Bal des vols heures....
PREMIER TABLEAU
Le jardin d'une ville d' eaux de style très 1880, autour du kiosque à musique.
Dans le kiosque un seul musicien, un clarinettiste, figurera l'orchestre. Au lever du rideau il joue quelque chose d'extrêmement brillant.
La chaisière va et vient. Les estivants se promènent sur le rythme de la musique. Au premier plan, Eva et Hector unis dans un baiser très cinéma.
La musique s'arrête, le baiser aussi. Hector en sort un peu titubant. On applaudit la fin du morceau.
HECTOR, confus.
Attention, on nous applaudit.
ÉVA éclate de rire.
Mais non, c'est l'orchestre ! Décidément vous me plaisez beaucoup.
HECTOR, qui touche malgré lui ses moustaches et sa perruque.
Qu'est-ce qui vous plaît en moi ?
EVA
Tout.
Elle lui fait un petit bonjour.
Ne restons pas là, c'est dangereux.
A ce soir, huit heures, au bar du Phœnix. Et surtout si vous me rencontrez avec ma tante, vous ne me reconnaissez pas.
HECTOR, langoureux.
Votre main encore.
EVA
Attention, lord Edgard, le vieil ami de ma tante, est en train de lire son journal devant le kiosque à musique. Il va nous voir.
Elle tend sa main, mais elle s'est détournée pour observer lord Edgard.
HECTOR, passionné.
Je veux respirer votre main.Il se penche sur sa main, mais tire subrepticement une loupe de bijoutier et en profite pour examiner les bagues de plus près. Eva a retiré sa main sans rien voir.
EVA
A ce soir !
Elle s'éloigne.
HECTOR, défaillant.
Mon amour...
Il redescend sur scène, rangeant son outil et murmurant très froid.
Deux cent mille. Ce n'est pas du toc.
A ce moment entre le crieur public avec son tambour.
On s'est massé autour de lui. On l'écoute.
On s'est massé autour de lui. On l'écoute.
LE CRIEUR PUBLIC
Ville de Vichy. La municipalité, soucieuse de la sécurité et du bien-être des malades et des baigneurs, les met en garde et les informe : que nombre de plaintes ont été déposées par les estivants tant à la mairie qu'au commissariat central, place du Marché. Une dangereuse bande de pilpockets ...
Il a prononcé difficilement ce mot, la clarinette le souligne, il se détourne furieux.
Qu'une dangereuse bande de ...
Il bute encore sur le mot, c'est la clarinette qui le joue...
est en ce moment dans nos murs. La police municipale est alertée... Tant en civil qu'en uniforme, les agents de la force publique veillent sur les estivants...
En effet, suivant un gracieux trajet à travers la foule, des agents entrecroisent leurs sinuosités pendant qu'il parle.
Cependant chacun est invité à observer la plus grande prudence, particulièrement sur la voie publique, dans les parcs et tous autres lieux fréquentés. Une prime en nature est offerte par le Syndicat d'initiative à qui donnera un indice permettant l'arrestation des voleurs... Et qu'on se le dise !...Roulement de tambour. Pendant qu'il lisait, Hector lui a subtilisé son énorme oignon de cuivre et son gros porte-monnaie. La foule se disperse, on entend le roulement de tambour et la harangue qui reprennent au loin. Hector a été s'asseoir au premier rang. La chaisière s'avance.
LA CHAISIÈRE
Un ticket, Monsieur, pour votre fauteuil?
HECTOR, magnanime.
Puisque c'est l'usage.
LA CHAISIÈRE
C'est soixante-cinq centimes.Pendant qu'il cherche sa monnaie, la chaisière lui vole son portefeuille, puis la grosse montre et le porte-monnaie du crieur public qu'il venait lui-même de voler.
HECTOR a saisi la main dans sa poche.
Hé! dites donc, là, vous!...
La chaisière se débat et va se sauver ; elle perd sa perruque.[...]
Jean Anouilh
Le bal des voleurs,
Comédie-ballet, Paris,
Editions Gallimard,
coll.Folio plus
| A Paris, il y a des impôts sur tout, on y vend tout, on y fabrique tout, même le succès. | |
| Honoré de Balzac |
























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