"Notre ciel a toujours été observé à l’aide des photons à des énergies très différentes allant des ondes radios aux rayons gamma. L’utilisation d’une autre particule pour observer le ciel permettrait d’ouvrir une nouvelle fenêtre sur l’Univers.
Le neutrino est pour cela un parfait candidat"
La théorie du « neutrino de Majorana »
"Au début des années 30, le physicien et mathématicien britannique Paul Dirac propose une hypothèse selon laquelle à chaque particule correspond une antiparticule. Par exemple à l’électron est associé l’anti-électron, appelé positron. L’antiparticule possède des caractéristiques opposées à la particule associée : l’électron transporte une charge électrique négative, le positron est doté de la même charge mais positive. Cette prédiction, purement théorique, fut rapidement confirmée en 1932 quand l’Américain Carl Anderson découvrit, dans une chambre à brouillard, des positrons dont la trajectoire, dans un champ magnétique, avait une courbure opposée à celle des électrons. Toutes les particules élémentaires ont une antiparticule.
On appelle donc « particule de Dirac » une particule de matière qui est différente de son antiparticule. C’est par exemple le cas de toutes les particules chargées. Ce n’est pas forcément le cas des particules de charge nulle telles que les neutrinos : il est a priori possible que les particules neutres soient leur propre antiparticule. C’est cette dernière hypothèse qu’a proposée Ettore Majorana, vers 1932-33, quand il élabore la « théorie symétrique de l’électron et du positron », pour laquelle il est célèbre.
Les neutrinos suivent-ils la théorie du scientifique italien (neutrinos et anti-neutrinos sont une même particule) ou celle du britannique (elles sont différentes) ? Une réponse en faveur du premier fournirait une précieuse indication sur la masse du neutrino et expliquerait pourquoi celle-ci est si petite comparée aux autres particules. Plus globalement, elle contribuerait de façon cruciale à une meilleure compréhension de la matière.
Cette question est actuellement l’objet de recherches expérimentales. Pour tenter de trancher, les physiciens ont dû bâtir un détecteur baptisé NEMO (« Neutrino Ettore Majorana Observatory », Observatoire du Neutrino d’Ettore Majorana), situé dans le tunnel de Fréjus (Var). Ce détecteur cherche à observer un nouveau type de désintégration de la matière appelé « double désintégration bêta sans émission de neutrino». Si on réussissait à détecter ce ce rayonnement , alors le neutrino serait une particule identique à son anti-particule, comme le soutenait Ettore Majorana"
"Après quelques péripéties, Ettore Majorana se trouve nommé à la chaire de physique théorique de l'Université de Naples « pour mérites exceptionnels », en novembre 1937. À Naples, comme à Rome, il mène une vie extrêmement retirée. Dans une période de dépression, le soir du 26 mars 1938, alors qu’il venait d’arriver, le matin même, à Palerme, par le paquebot poste, il rembarque pour un trajet de retour vers Naples. Depuis cette date, plus de trace du physicien : Ettore Majorana a disparu à 31 ans !
Le physicien s’est-il suicidé ? S’est-il retiré à la campagne ou dans un couvent ? Est-il possible de déterminer les raisons d'un tel geste ? Sa disparition reste un mystère et nourrit les polémiques. Les témoins proches (à l'exception de la famille et surtout de la mère) admettent l'hypothèse de la dépression. C'est la plus probable. Cependant, l'époque est particulière : fascisme en Italie, nazisme en Allemagne. Nous sommes à la veille de la seconde guerre mondiale. Certains ont soulevé la question de savoir s’il n'avait pas entrevu les futures applications militaires de la physique nucléaire et préféré « disparaître ». Même si la conjecture n'est pas très vraisemblable, elle a le mérite de nous remettre en mémoire la situation des scientifiques de l'époque, les problèmes de conscience qu'ils eurent à résoudre, les différentes solutions qu'ils leur ont apportées : Enrico Fermi a émigré aux États-Unis en 1938; Werner Heisenberg, lui, est resté en Allemagne."
Chandra finds superfluid in neutron star's core
Hypothèses, recherches scientifiques
"Les neutrinos sont des particules élémentaires appartenant aux leptons (fermions de spin ½). Il en existe donc trois saveurs, une pour chaque famille de leptons :
- le neutrino électronique ou neutrino-électron νe,
- le neutrino muonique ou neutrino-muon νμ,
- le neutrino tauique ou neutrino-tau ντ.
Ils sont appelés d’après le lepton qui leur est associé dans le modèle standard. Le neutrino a une charge nulle et son hélicité est gauche (le spin pointe dans la direction opposée au mouvement ; hélicité droite pour l’antineutrino) comme l’a démontré l’expérience de M. Goldhaber et ses collègues en 1958.
L’une des interrogations majeures au sujet du neutrino concerne la nature de la relation entre le neutrino et l’antineutrino :
- si le neutrino est une particule de Dirac, comme le sont les autres fermions élémentaires du modèle standard, le neutrino et son antiparticule sont deux particules différentes ;
- si le neutrino est une particule de Majorana, le neutrino et l’antineutrino sont une seule et même particule.
Cette nature implique un certain nombre de conséquences importantes, par exemple au niveau de l’asymétrie matière-antimatière de l’Univers."
"Variation de la constante gravitationnelle"
"Vers 1938, le physicien Paul Dirac (1902–1984) suggéra que la constante gravitationnelle de la Terre avait diminué depuis ses milliards d'années d'existence. Cela conduisit le physicien allemand Pascual Jordan à modifier la relativité générale et à proposer en 1964 que toutes les planètes grossissent lentement. Jordan pensait que la Terre aurait pu avoir doublé de rayon dans les dernières centaines de millions d'années."
Influx de monopoles magnétiques
"Claude Deviau soumet également l'hypothèse que les monopoles magnétiques théorisés par Georges Lochak (ancien directeur de la Fondation Louis-de-Broglie) sous forme de leptons magnétiquement excités, venant du Soleil et convergeant vers les pôles, devraient produire au moins de l'hydrogène au cœur de la croute terrestre et dans le manteau. Cette hypothèse donne une piste quant à une accumulation possible de matière dans la Terre. De plus, ces monopôles magnétiques ont la particularité de favoriser les fusions nucléaires via la force faible, et permettrait d'expliquer les transmutations nécessaires à l'obtention de la diversité observée en éléments chimiques au sein de la Terre.
Influx de neutrinos
Konstantin Meyl a proposé en 2004 que l'absorption des neutrinos par la Terre pourrait provoquer une expansion du globe."
extraits de Wikipédia.
Tesla’s Self-sustaining electricity generator
"Voyage au centre de la Terre Journey to the Center of the Earth"
"Roughly speaking, Earth is like a chocolate-covered cherry -- layered, with liquid beneath the surface and a solid inner core.
Beneath the planet's relatively thin crust is a thick, solid layer called the mantle.
Between the mantle and the inner core is a fluid layer, the outer core.
According to generally accepted theory -- the dynamo theory -- interactions between the churning, twisting flow of molten material in the outer core and the magnetic field generate electrical current that, in turn, creates new magnetic energy that sustains the field.
"The typical lifetime of a magnetic field like Earth's," says Glatzmaier, "is several tens of thousands of years. The fact that it's existed for billions of years means something must be regenerating it all the time."
Variations spirituelles et littéraires...
"Vers la fin du dix-huitième siècle, la Science fut aussi profondément divisée par l’apparition de Mesmer, que l’Art le fut par celle de Gluck. Après avoir retrouvé le magnétisme, Mesmer vint en France, où depuis un temps immémorial les inventeurs accourent faire légitimer leurs découvertes. La France, grâce à son langage clair, est en quelque sorte la trompette du monde.
— Si l’homéopathie arrive à Paris, elle est sauvée, disait dernièrement Hahnemann.
— Allez en France, disait M. de Metternich à Gall, et si l’on s’y moque de vos bosses, vous serez illustre.
Mesmer eut donc des adeptes et des antagonistes aussi ardents que les piccinistes contre les gluckistes. La France savante s’émut, un débat solennel s’ouvrit. Avant l’arrêt, la Faculté de médecine proscrivit en masse le prétendu charlatanisme de Mesmer, son baquet, ses fils conducteurs et ses théories. Mais, disons-le, cet Allemand compromit malheureusement sa magnifique découverte par d’énormes prétentions pécuniaires. Mesmer succomba par l’incertitude des faits, par l’ignorance du rôle que jouent dans la nature les fluides impondérables alors inobservés, par son inaptitude à rechercher les côtés d’une science à triple face. Le magnétisme a plus d’une application ; entre les mains de Mesmer, il fut, par rapport à son avenir, ce que le principe est aux effets. Mais si le trouveur manqua de génie, il est triste pour la raison humaine et pour la France d’avoir à constater qu’une science contemporaine des sociétés, également cultivée par l’Égypte et par la Chaldée, par la Grèce et par l’Inde, éprouva dans Paris en plein dix-huitième siècle le sort qu’avait eu la vérité dans la personne de Galilée au seizième, et que le magnétisme y fut repoussé par les doubles atteintes des gens religieux et des philosophes matérialistes également alarmés. Le magnétisme, la science favorite de Jésus et l’une des puissances divines remises aux apôtres, ne paraissait pas plus prévu par l’Église que par les disciples de Jean-Jacques et de Voltaire, de Locke et de Condillac. L’Encyclopédie et le Clergé ne s’accommodaient pas de ce vieux pouvoir humain qui sembla si nouveau. Les miracles des convulsionnaires étouffés par l’Église et par l’indifférence des savants, malgré les écrits précieux du conseiller Carré de Montgeron, furent une première sommation de faire des expériences sur les fluides humains qui donnent le pouvoir d’opposer assez de forces intérieures pour annuler les douleurs causées par des agents extérieurs. Mais il aurait fallu reconnaître l’existence de fluides intangibles, invisibles, impondérables, trois négations dans lesquelles la science d’alors voulait voir une définition du vide. Dans la philosophie moderne le vide n’existe pas. Dix pieds de vide, le monde croule ! Surtout pour les matérialistes, le monde est plein, tout se tient, tout s’enchaîne et tout est machiné. « Le monde, disait Diderot, comme effet du hasard, est plus explicable que Dieu. La multiplicité des causes et le nombre incommensurable de jets que suppose le hasard, explique la création. Soient donnés l’Énéide et tous les caractères nécessaires à sa composition, si vous m’offrez le temps et l’espace, à force de jeter les lettres, j’atteindrai la combinaison Enéide. » Ces malheureux, qui déifiaient tout plutôt que d’admettre un Dieu, reculaient aussi devant la divisibilité infinie de la matière que comporte la nature des forces impondérables. Locke et Condillac ont alors retardé de cinquante ans l’immense progrès que font en ce moment les sciences naturelles sous la pensée d’unité due au grand Geoffroy Saint-Hilaire. Quelques gens droits, sans système, convaincus par des faits consciencieusement étudiés, persévérèrent dans la doctrine de Mesmer, qui reconnaissait en l’homme l’existence d’une influence pénétrante, dominatrice d’homme à homme, mise en œuvre par la volonté, curative par l’abondance du fluide, et dont le jeu constitue un duel entre deux volontés, entre un mal à guérir et le vouloir de guérir. Les phénomènes du somnambulisme, à peine soupçonnés par Mesmer, furent dus à messieurs de Puységur et Deleuze ; mais la révolution mit à ces découvertes un temps d’arrêt qui donna gain de cause aux savants et aux railleurs. Parmi le petit nombre des croyants se trouvèrent des médecins. Ces dissidents furent, jusqu’à leur mort, persécutés par leurs confrères. Le corps respectable des médecins de Paris déploya contre les mesmériens les rigueurs des guerres religieuses, et fut aussi cruel dans sa haine contre eux qu’il était possible de l’être dans ce temps de tolérance voltairienne. Les docteurs orthodoxes refusaient de consulter avec les docteurs qui tenaient pour l’hérésie mesmérienne. En 1820, ces prétendus hérésiarques étaient encore l’objet de cette proscription sourde. Les malheurs, les orages de la Révolution n’éteignirent pas cette haine scientifique. Il n’y a que les prêtres, les magistrats et les médecins pour haïr ainsi. La robe est toujours terrible. Mais aussi les idées ne seraient-elles pas plus implacables que les choses ? Le docteur Bouvard, ami de Minoret, donna dans la foi nouvelle, et persévéra jusqu’à sa mort dans la science à laquelle il avait sacrifié le repos de sa vie, car il fut une des bêtes noires de la Faculté de Paris. Minoret, l’un des plus vaillants soutiens des encyclopédistes, le plus redoutable adversaire de Deslon, le prévôt de Mesmer, et dont la plume fut d’un poids énorme dans cette querelle, se brouilla sans retour avec son camarade ; mais il fit plus, il le persécuta. Sa conduite avec Bouvard devait lui causer le seul repentir qui pût troubler la sérénité de son déclin. Depuis la retraite du docteur Minoret à Nemours, la science des fluides impondérables, seul nom qui convienne au magnétisme si étroitement lié par la nature de ses phénomènes à la lumière et à l’électricité, faisait d’immenses progrès, malgré les continuelles railleries de la science parisienne. La phrénologie et la physiognomie, la science de Gall et celle de Lavater, qui sont jumelles, dont l’une est à l’autre ce que la cause est à l’effet, démontraient aux yeux de plus d’un physiologiste les traces du fluide insaisissable, base des phénomènes de la volonté humaine, et d’où résultent les passions, les habitudes, les formes du visage et celles du crâne. Enfin, les faits magnétiques, les miracles du somnambulisme, ceux de la divination et de l’extase, qui permettent de pénétrer dans le monde spirituel, s’accumulaient. L’histoire étrange des apparitions du fermier Martin si bien constatées, et l’entrevue de ce paysan avec Louis XVIII ; la connaissance des relations de Swedenborg avec les morts, si sérieusement établie en Allemagne, les récits de Walter Scott sur les effets de la seconde vue ; l’exercice des prodigieuses facultés de quelques diseurs de bonne aventure qui confondent en une seule science la chiromancie, la cartomancie et l’horoscopie ; les faits de catalepsie et ceux de la mise en œuvre des propriétés du diaphragme par certaines affections morbides ; ces phénomènes au moins curieux, tous émanés de la même source, sapaient bien des doutes, emmenaient les plus indifférents sur le terrain des expériences. Minoret ignorait ce mouvement des esprits, si grand dans le nord de l’Europe, encore si faible en France, où se passaient néanmoins de ces faits qualifiés de merveilleux par les observateurs superficiels, et qui tombent comme des pierres au fond de la mer, dans le tourbillon des événements parisiens.
Au commencement de cette année, le repos de l’anti-mesmérien fut troublé par la lettre suivante.
-
- « Mon vieux camarade,
Toute amitié, même perdue, a des droits qui se prescrivent difficilement. Je sais que vous vivez encore, et je me souviens moins de notre inimitié que de nos beaux jours au taudis de Saint-Julien-le-Pauvre. Au moment de m’en aller de ce monde, je tiens à vous prouver que le magnétisme va constituer une des sciences les plus importantes, si toutefois la science ne doit pas être une. Je puis foudroyer votre incrédulité par des preuves positives. Peut-être devrai-je à votre curiosité le bonheur de vous serrer encore une fois la main, comme nous nous la serrions avant Mesmer.
Toujours à vous,
Bouvard. »
Piqué comme l’est un lion par un taon, l’anti-mesmérien bondit jusqu’à Paris et mit sa carte chez le vieux Bouvard, qui demeurait rue Féron, près de Saint-Sulpice. Bouvard lui mit une carte à son hôtel, en lui écrivant : « Demain, à neuf heures, rue Saint-Honoré, en face l’Assomption. » Minoret, redevenu jeune, ne dormit pas. Il alla voir les vieux médecins de sa connaissance, et leur demanda si le monde était bouleversé, si la médecine avait une École, si les quatre Facultés vivaient encore. Les médecins le rassurèrent en lui disant que le vieil esprit de résistance existait ; seulement, au lieu de persécuter, l’Académie de médecine et l’Académie des sciences pouffaient de rire en rangeant les faits magnétiques parmi les surprises de Comus, de Comte, de Bosco, dans les jongleries, la prestidigitation et ce qu’on nomme la physique amusante. Ces discours n’empêchèrent point le vieux Minoret d’aller au rendez-vous que lui donnait le vieux Bouvard. Après quarante-quatre années d’inimitié, les deux antagonistes se revirent sous une porte cochère de la rue Saint-Honoré. Les Français sont trop continuellement distraits pour se haïr pendant longtemps. A Paris surtout, les faits étendent trop l’espace et font en politique, en littérature et en science la vie trop vaste pour que les hommes n’y trouvent pas des pays à conquérir où leurs prétentions peuvent régner à l’aise. La haine exige tant de forces toujours armées que l’on s’y met plusieurs quand on veut haïr pendant longtemps. Aussi les Corps peuvent-ils seuls y avoir de la mémoire. Après quarante-quatre ans, Robespierre et Danton s’embrasseraient. Cependant chacun des deux docteurs garda sa main sans l’offrir. Bouvard le premier dit à Minoret : — Tu te portes à ravir.
— Oui, pas mal, et toi ? répondit Minoret une fois la glace rompue.
— Moi, comme tu vois.
— Le magnétisme empêche-t-il de mourir ? demanda Minoret d’un ton plaisant mais sans aigreur.
— Non, mais il a failli m’empêcher de vivre.
— Tu n’es donc pas riche ? fit Minoret.
— Bah ! dit Bouvard.
— Eh ! bien, je suis riche, moi, s’écria Minoret.
— Ce n’est pas à ta fortune, mais à ta conviction que j’en veux. Viens, répondit Bouvard.
— Oh ! l’entêté ! s’écria Minoret.
Le mesmérien entraîna l’incrédule dans un escalier assez obscur, et le lui fit monter avec précaution jusqu’au quatrième étage.
En ce moment se produisait à Paris un homme extraordinaire, doué par la foi d’une incalculable puissance, et disposant des pouvoirs magnétiques dans toutes leurs applications. Non-seulement ce grand inconnu, qui vit encore, guérissait par lui-même à distance les maladies les plus cruelles, les plus invétérées, soudainement et radicalement, comme jadis le Sauveur des hommes ; mais encore il produisait instantanément les phénomènes les plus curieux du somnambulisme en domptant les volontés les plus rebelles. La physionomie de cet inconnu, qui dit ne relever que de Dieu et communiquer avec les anges comme Swedenborg, est celle du lion ; il y éclate une énergie concentrée, irrésistible. Ses traits, singulièrement contournés, ont un aspect terrible et foudroyant ; sa voix, qui vient des profondeurs de l’être, est comme chargée du fluide magnétique, elle entre en l’auditeur par tous les pores. Dégoûté de l’ingratitude publique après des milliers de guérisons, il s’est rejeté dans une impénétrable solitude, dans un néant volontaire. Sa toute puissante main, qui a rendu des filles mourantes à leurs mères, des pères à leurs enfants éplorés, des maîtresses idolâtrées à des amants ivres d’amour ; qui a guéri les malades abandonnés par les médecins, qui faisait chanter des hymnes dans les synagogues, dans les temples et dans les églises par des prêtres de différents cultes ramenés tous au même Dieu par le même miracle ; qui adoucissait les agonies aux mourants chez lesquels la vie était impossible ; cette main souveraine, soleil de vie qui éblouissait les yeux fermés des somnambules, ne se lèverait pas pour rendre un héritier présomptif à une reine. Enveloppé dans le souvenir de ses bienfaits comme dans un suaire lumineux, il se refuse au monde et vit dans le ciel. Mais à l’aurore de son règne, surpris presque de son pouvoir, cet homme, dont le désintéressement a égalé la puissance, permettait à quelques curieux d’être témoins de ses miracles. Le bruit de cette renommée, qui fut immense et qui pourrait renaître demain, réveilla le docteur Bouvard sur le bord de la tombe. Le mesmérien persécuté, put enfin voir les phénomènes les plus radieux de cette science, gardée en son cœur comme un trésor. Les malheurs de ce vieillard avaient ému le grand inconnu, qui lui donna quelques priviléges. Aussi Bouvard subissait-il, en montant l’escalier, les plaisanteries de son vieil antagoniste avec une joie malicieuse. Il ne lui répondit que par des : « Tu vas voir ! tu vas voir ! » et par ces petits hochements de tête que se permettent les gens sûrs de leur fait.
Les deux docteurs entrèrent dans un appartement plus que modeste. Bouvard alla parler pendant un moment dans une chambre à coucher contiguë au salon où attendait Minoret, dont la défiance s’éveilla ; mais Bouvard vint aussitôt le prendre et l’introduisit dans cette chambre où se trouvaient le mystérieux swedenborgiste et une femme assise dans un fauteuil. Cette femme ne se leva point, et ne parut pas s’apercevoir de l’entrée des deux vieillards.
— Comment ! plus de baquets ? fit Minoret en souriant.
— Rien que le pouvoir de Dieu, répondit gravement le swedenborgiste qui parut à Minoret être âgé de cinquante ans.
Les trois hommes s’assirent, et l’inconnu se mit à causer. On parla pluie et beau temps, à la grande surprise du vieux Minoret qui se crut mystifié. Le swedenborgiste questionna le visiteur sur ses opinions scientifiques, et semblait évidemment prendre le temps de l’examiner.
— Vous venez ici en simple curieux, monsieur, dit-il enfin. Je n’ai pas l’habitude de prostituer une puissance qui, dans ma conviction, émane de Dieu ; si j’en faisais un usage frivole ou mauvais, elle pourrait m’être retirée. Néanmoins, il s’agit, m’a dit monsieur Bouvard, de changer une conviction contraire à la nôtre, et d’éclairer un savant de bonne foi : je vais donc vous satisfaire. Cette femme que vous voyez, dit-il, en montrant l’inconnue, est dans le sommeil somnambulique. D’après les aveux et les manifestations de tous les somnambules, cet état constitue une vie délicieuse pendant laquelle l’être intérieur, dégagé de toutes les entraves apportées à l’exercice de ses facultés par la nature visible, se promène dans le monde que nous nommons invisible à tort. La vue et l’ouïe s’exercent alors d’une manière plus parfaite que dans l’état dit de veille, et peut-être sans le secours des organes qui sont la gaîne de ces épées lumineuses appelées la vue et l’ouïe ! Pour l’homme mis dans cet état les distances et les obstacles matériels n’existent pas, ou sont traversés par une vie qui est en nous, et pour laquelle notre corps est un réservoir, un point d’appui nécessaire, une enveloppe. Les termes manquent pour des effets si nouvellement retrouvés ; car aujourd’hui les mots impondérables, intangibles, invisibles, n’ont aucun sens relativement au fluide dont l’action est démontrée par le magnétisme. La lumière est pondérable par sa chaleur, qui en pénétrant les corps, augmente leur volume, et certes l’électricité n’est que trop tangible. Nous avons condamné les choses au lieu d’accuser l’imperfection de nos instruments.
— Elle dort ! dit Minoret en examinant la femme qui lui parut appartenir à la classe inférieure.
— Son corps est en quelque sorte annulé, répondit le swedenborgiste. Les ignorants prennent cet état pour le sommeil. Mais elle va vous prouver qu’il existe un univers spirituel et que l’esprit n’y reconnaît point les lois de l’univers matériel. Je l’enverrai dans la région où vous voudrez qu’elle aille. A vingt lieues d’ici comme en Chine, elle vous dira ce qui s’y passe.
— Envoyez-la seulement chez moi, à Nemours, demanda Minoret.
— Je n’y veux être pour rien, répondit l’homme mystérieux. Donnez-moi votre main, vous serez à la fois acteur et spectateur, effet et cause.
Il prit la main de Minoret, que Minoret lui laissa prendre ; il la tint pendant un moment en paraissant se recueillir, et de son autre main il saisit la main de la femme assise dans le fauteuil ; puis il mit celle du docteur dans celle de la femme en faisant signe au vieil incrédule de s’asseoir à côté de cette pythonisse sans trépied. Minoret remarqua dans les traits excessivement calmes de cette femme un léger tressaillement quand ils furent unis par le swedenborgiste ; mais ce mouvement, quoique merveilleux dans ses effets, fut d’une grande simplicité.
— Obéissez à monsieur, lui dit ce personnage en étendant la main sur la tête de la femme qui parut aspirer de lui la lumière et la vie, et songez que tout ce que vous ferez pour lui me plaira. Vous pouvez lui parler maintenant, dit-il à Minoret.
— Allez à Nemours, rue des Bourgeois, chez moi, dit le docteur.
— Donnez-lui le temps, laissez votre main dans la sienne jusqu’à ce qu’elle vous prouve par ce qu’elle vous dira qu’elle y est arrivée, dit Bouvard à son ancien ami.
— Je vois une rivière, répondit la femme d’une voix faible en paraissant regarder en dedans d’elle-même avec une profonde attention malgré ses paupières baissées. Je vois un joli jardin.
— Pourquoi entrez-vous par la rivière et par le jardin ? dit Minoret.
— Parce qu’elles y sont.
— Qui ?
— La jeune personne et la nourrice auxquelles vous pensez.
— Comment est le jardin ? demanda Minoret.
— En y entrant par le petit escalier qui descend sur la rivière, il se trouve à droite une longue galerie en briques dans laquelle je vois des livres, et terminée par un cabajoutis orné de sonnettes en bois et d’œufs rouges. A gauche le mur est revêtu d’un massif de plantes grimpantes, de la vigne vierge, du jasmin de Virginie. Au milieu se trouve un petit cadran solaire. Il y a beaucoup de pots de fleurs. Votre pupille examine ses fleurs, les montre à sa nourrice, fait des trous avec un plantoir et y met des graines… La nourrice râtisse les allées… Quoique la pureté de cette jeune fille soit celle d’un ange, il y a chez elle un commencement d’amour, faible comme un crépuscule du matin.
— Pour qui ? demanda le docteur qui jusqu’à présent n’entendait rien que personne ne pût lui dire sans être somnambule. Il croyait toujours à de la jonglerie.
— Vous n’en savez rien, quoique vous ayez été dernièrement assez inquiet quand elle est devenue femme, dit-elle en souriant. Le mouvement de son cœur a suivi celui de la nature…
— Et c’est une femme du peuple qui parle ainsi ? s’écria le vieux docteur.
— Dans cet état toutes s’expriment avec une limpidité particulière, répondit Bouvard.
— Mais qui Ursule aime-t-elle ?
— Ursule ne sait pas qu’elle aime, répondit avec un petit mouvement de tête la femme ; elle est bien trop angélique pour connaître le désir ou quoi que ce soit de l’amour ; mais elle est occupée de lui, elle pense à lui, elle s’en défend même, elle y revient malgré sa volonté de s’abstenir… Elle est au piano…
— Mais qui est-ce ?
— Le fils d’une dame qui demeure en face…
— Madame de Portenduère ?
— Portenduère, dites-vous, reprit la somnambule, je le veux bien. Mais il n’y a pas de danger, il n’est point dans le pays.
— Se sont-ils parlé ? demanda le docteur.
— Jamais. Ils se sont regardés l’un l’autre. Elle le trouve charmant. Il est en effet joli homme, il a bon cœur. Elle l’a vu de sa croisée, ils se sont vus aussi à l’église ; mais le jeune homme n’y pense plus.
— Son nom ?
— Ah ! pour vous le dire, il faut que je le lise ou que je l’entende. Il se nomme Savinien, elle vient de prononcer son nom ; elle le trouve doux à prononcer : elle a déjà regardé dans l’almanach le jour de sa fête, elle y a fait un petit point rouge… des enfantillages ! Oh ! elle aimera bien, mais avec autant de pureté que de force ; elle n’est pas fille à aimer deux fois, et l’amour teindra son âme et la pénétrera si bien qu’elle repousserait tout autre sentiment.
— Où voyez-vous cela ?
— En elle. Elle saura souffrir ; elle a de qui tenir, car son père et sa mère ont bien souffert !
Ce dernier mot renversa le docteur, qui fut moins ébranlé que surpris. Il n’est pas inutile de faire observer qu’entre chaque phrase de la femme il s’écoulait de dix à quinze minutes pendant lesquelles son attention se concentrait de plus en plus. On la voyait voyant ! son front présentait des aspects singuliers : il s’y peignait des efforts intérieurs, il s’éclaircissait ou se contractait par une puissance dont les effets n’avaient été remarqués par Minoret que chez les mourants dans les instants où ils sont doués du don de prophétie. Elle fit à plusieurs reprises des gestes qui ressemblaient à ceux d’Ursule.
— Oh ! questionnez-la, reprit le mystérieux personnage en s’adressant à Minoret, elle vous dira les secrets que vous pouvez seul connaître.
— Ursule m’aime ? reprit Minoret.
— Presque autant que Dieu, dit-elle avec un sourire. Aussi est-elle bien malheureuse de votre incrédulité. Vous ne croyez pas en Dieu, comme si vous pouviez empêcher qu’il soit ! Sa parole emplit les mondes ! Vous causez ainsi les seuls tourments de cette pauvre enfant. Tiens ! elle fait des gammes ; elle voudrait être encore meilleure musicienne qu’elle ne l’est, elle se dépite. Voici ce qu’elle pense : Si je chantais bien, si j’avais une belle voix, quand il sera chez sa mère, ma voix irait bien jusqu’à son oreille.
Le docteur Minoret prit son portefeuille et nota l’heure précise.
— Pouvez-vous me dire quelles sont les graines qu’elle a semées ?
— Du réséda, des pois de senteur, des balsamines…
— En dernier ?
— Des pieds d’alouette.
— Où est mon argent ?
— Chez votre notaire ; mais vous le placez à mesure sans perdre un seul jour d’intérêt.
— Oui ; mais où est l’argent que je garde à Nemours pour ma dépense du semestre ?
— Vous le mettez dans un grand livre relié en rouge intitulé Pandectes de Justinien, tome II, entre les deux avant-derniers feuillets ; le livre est au-dessus du buffet vitré, dans la case aux in-folios. Vous en avez toute une rangée. Vos fonds sont dans le dernier volume, du côté du salon. Tiens ! le tome III est avant le tome II. Mais vous n’avez pas d’argent, c’est des…
— Billets de mille francs ?… demanda le docteur.
— Je ne vois pas bien, ils sont pliés. Non, il y a deux billets de chacun cinq cents francs.
— Vous les voyez ?
— Oui.
— Comment sont-ils ?
— Il y en a un très-jaune et vieux, l’autre blanc et presque neuf…
Cette dernière partie de l’interrogatoire foudroya le docteur Minoret. Il regarda Bouvard d’un air hébété, mais Bouvard et le swedenborgiste, familiarisés avec l’étonnement des incrédules, causaient à voix basse sans paraître ni surpris ni étonnés ; Minoret les pria de lui permettre de revenir après le dîner. L’anti-mesmérien voulait se recueillir, se remettre de sa profonde terreur, pour éprouver de nouveau ce pouvoir immense, le soumettre à des expériences décisives, lui poser des questions dont la solution enlevât toute espèce de doute.
— Soyez ici à neuf heures, ce soir, dit l’inconnu, je reviendrai pour vous.
Le docteur Minoret était dans un état si violent, qu’il sortit sans saluer, suivi par Bouvard qui lui criait à distance : — Eh ! bien, eh ! bien ?
— Je me crois fou, Bouvard, répondit Minoret sur le pas de la porte cochère. Si la femme a dit vrai pour Ursule, comme il n’y a qu’Ursule au monde qui sache ce que cette sorcière m’a révélé, tu auras raison. Je voudrais avoir des ailes, aller à Nemours vérifier ses assertions. Mais je louerai une voiture et partirai ce soir à dix heures. Ah ! je perds la tête.
— Que deviendrais-tu donc si, connaissant depuis de longues années un malade incurable, tu le voyais guéri en cinq secondes ! Si tu voyais ce grand magnétiseur faire suer à torrents un dartreux, si tu le voyais faire marcher une petite maîtresse percluse ?
— Dînons ensemble, Bouvard, et ne nous quittons pas jusqu’à neuf heures. Je veux chercher une expérience décisive, irrécusable.
— Soit, mon vieux camarade, répondit le docteur mesmérien.
Les deux ennemis réconciliés allèrent dîner au Palais-Royal. Après une conversation animée, à l’aide de laquelle Minoret trompa la fièvre d’idées qui lui ravageait la cervelle, Bouvard lui dit : — Si tu reconnais à cette femme la faculté d’anéantir ou de traverser l’espace, si tu acquiers la certitude que, de l’Assomption, elle entend et voit ce qui se dit et se fait à Nemours, il faut admettre tous les autres effets magnétiques, ils sont pour un incrédule tout aussi impossibles que ceux-là. Demande-lui donc une seule preuve qui te satisfasse, car tu peux croire que nous nous sommes procuré tous ces renseignements ; mais nous ne pouvons pas savoir, par exemple, ce qui va se passer à neuf heures, dans ta maison, dans la chambre de ta pupille : retiens ou écris ce que la somnambule va voir ou entendre et cours chez toi. Cette petite Ursule, que je ne connaissais point, n’est pas notre complice ; et si elle a dit ou fait ce que tu auras en écrit, baisse la tête, fier Sicambre !
Les deux amis revinrent dans la chambre, et y trouvèrent la somnambule, qui ne reconnut pas le docteur Minoret. Les yeux de cette femme se fermèrent doucement sous la main que le swedenborgiste étendit sur elle à distance, et elle reprit l’attitude dans laquelle Minoret l’avait vue avant le dîner. Quand les mains de la femme et celles du docteur furent mises en rapport, il la pria de lui dire tout ce qui se passait chez lui, à Nemours, en ce moment.
— Que fait Ursule ? dit-il.
— Elle est déshabillée, elle a fini de mettre ses papillotes, elle est à genoux sur son prie-Dieu, devant un crucifix d’ivoire attaché sur un tableau de velours rouge.
— Que dit-elle ?
— Elle fait ses prières du soir, elle se recommande à Dieu, elle le supplie d’écarter de son âme les mauvaises pensées ; elle examine sa conscience et repasse ce qu’elle a fait dans la journée afin de savoir si elle a manqué à ses commandements ou à ceux de l’Église. Enfin elle épluche son âme, pauvre chère petite créature ! La somnambule eut les yeux mouillés. Elle n’a pas commis de péché, mais elle se reproche d’avoir trop pensé à monsieur Savinien, reprit-elle. Elle s’interrompt pour se demander ce qu’il fait à Paris, et prie Dieu de le rendre heureux. Elle finit par vous et dit à haute voix une prière.
— Pouvez-vous la répéter ?
— Oui.
Minoret prit son crayon et écrivit, sous la dictée de la somnambule, la prière suivante évidemment composée par l’abbé Chaperon :
« Mon Dieu, si vous êtes content de votre servante qui vous adore et vous prie avec autant d’amour que de ferveur, qui tâche de ne point s’écarter de vos saints commandements, qui mourrait avec joie comme votre Fils pour glorifier votre nom, qui voudrait vivre dans votre ombre, vous enfin qui lisez dans les cœurs, faites-moi la faveur de dessiller les yeux de mon parrain, de le mettre dans la voie du salut et lui communiquer votre grâce afin qu’il vive en vous ses derniers jours ; préservez-le de tout mal et faites-moi souffrir en sa place ! Bonne sainte Ursule, ma chère patronne, et vous divine mère de Dieu, reine du ciel, archanges et saints du paradis, écoutez-moi, joignez vos intercessions aux miennes et prenez pitié de nous. »
La somnambule imita si parfaitement les gestes candides et les saintes inspirations de l’enfant, que le docteur Minoret eut les yeux pleins de larmes.
— Dit-elle encore quelque chose ? demanda Minoret.
— Oui.
— Répétez-le ?
— Ce cher parrain ! avec qui fera-t-il son trictrac à Paris ? Elle souffle son bougeoir, elle penche la tête et s’endort. La voilà partie ! Elle est bien jolie dans son petit bonnet de nuit.
Minoret salua le grand inconnu, serra la main à Bouvard, descendit avec rapidité, courut à une station de cabriolets bourgeois qui existait alors sous la porte d’un hôtel depuis démoli pour faire place à la rue d’Alger ; il y trouva un cocher et lui demanda s’il consentait à partir sur-le-champ pour Fontainebleau. Une fois le prix fait et accepté, le vieillard, redevenu jeune, se mit en route à l’instant. Suivant sa convention, il laissa reposer le cheval à Essonne, atteignit la diligence de Nemours, y trouva de la place, et congédia son cocher. Arrivé chez lui vers cinq heures du matin, il se coucha dans les ruines de toutes ses idées antérieures sur la physiologie, sur la nature, sur la métaphysique, et dormit jusqu’à neuf heures, tant il était fatigué de sa course.
A son réveil, certain que depuis son retour personne n’avait franchi le seuil de sa maison, le docteur procéda, non sans une invincible terreur, à la vérification des faits. Il ignorait lui-même la différence des deux billets de banque et l’interversion des deux volumes de Pandectes. La somnambule avait bien vu. Il sonna la Bougival.
— Dites à Ursule de venir me parler, dit-il en s’asseyant au milieu de sa bibliothèque.
L’enfant vint, elle courut à lui, l’embrassa ; le docteur la prit sur ses genoux, où elle s’assit en mêlant ses belles touffes blondes aux cheveux blancs de son vieil ami.
— Vous avez quelque chose, mon parrain ?
— Oui, mais promets-moi, par ton salut, de répondre franchement, sans détour, à mes questions.
Ursule rougit jusque sur le front.
— Oh ! je ne te demanderai rien que tu ne puisses me dire, dit-il en continuant et voyant la pudeur du premier amour troubler la pureté jusqu’alors enfantine de ces beaux yeux.
— Parlez, mon parrain.
— Par quelle pensée as-tu fini tes prières du soir, hier, et à quelle heure les as-tu faites ?
— Il était neuf heures un quart, neuf heures et demie.
— Eh ! bien, répète-moi ta dernière prière ?
La jeune fille espéra que sa voix communiquerait sa foi à l’incrédule ; elle quitta sa place, se mit à genoux, joignit les mains avec ferveur, une lueur radieuse illumina son visage, elle regarda le vieillard et lui dit : — Ce que je demandais hier à Dieu, je l’ai demandé ce matin, je le demanderai jusqu’à ce qu’il m’ait exaucée.
Puis elle répéta sa prière avec une nouvelle et plus puissante expression ; mais, à son grand étonnement, son parrain l’interrompit en achevant la prière.
— Bien, Ursule ! dit le docteur en reprenant sa filleule sur ses genoux. Quand tu t’es endormie la tête sur l’oreiller, n’as-tu pas dit en toi-même : « Ce cher parrain ! avec qui fera-t-il son trictrac à Paris ? ».
Ursule se leva comme si la trompette du jugement dernier eût éclaté à ses oreilles : elle jeta un cri de terreur ; ses yeux agrandis regardaient le vieillard avec une horrible fixité.
— Qui êtes-vous, mon parrain ? De qui tenez-vous une pareille puissance ? lui demanda-t-elle en imaginant que pour ne pas croire en Dieu il devait avoir fait un pacte avec l’ange de l’enfer.
— Qu’as-tu semé hier dans le jardin ?
— Du réséda, des pois de senteur, des balsamines.
— Et en dernier des pieds d’alouette ?
Elle tomba sur ses genoux.
— Ne m’épouvantez pas, mon parrain ; mais vous étiez ici, n’est-ce pas ?
— Ne suis-je pas toujours avec toi ? répondit le docteur en plaisantant pour respecter la raison de cette innocente fille. Allons dans ta chambre.
Il lui donna le bras et monta l’escalier.
— Vos jambes tremblent, mon bon ami, dit-elle.
— Oui, je suis comme foudroyé.
— Croiriez-vous donc enfin en Dieu ? s’écria-t-elle avec une joie naïve en laissant voir des larmes dans ses yeux.
(...)
extrait
"Il descendit en emportant cette pièce de conviction, s’enferma dans son cabinet, chercha saint Savinien, et trouva, comme l’avait dit la somnambule, un petit point rouge devant le 19 octobre ; il en vit également un en face du jour de saint Denis, son patron à lui, et devant saint Jean, le patron du curé. Ce point gros comme la tête d’une épingle, la femme endormie l’avait aperçu malgré la distance et les obstacles. Le vieillard médita jusqu’au soir sur ces événements, plus immenses encore pour lui que pour tout autre. Il fallait se rendre à l’évidence. Une forte muraille s’écroula pour ainsi dire en lui-même, car il vivait appuyé sur deux bases : son indifférence en matière de religion et sa dénégation du magnétisme. En prouvant que les sens, construction purement physique, organes dont tous les effets s’expliquaient, étaient terminés par quelques-uns des attributs de l’infini, le magnétisme renversait ou du moins lui paraissait renverser la puissante argumentation de Spinosa : l’infini et le fini, deux éléments, incompatibles selon ce grand homme, se trouvaient l’un dans l’autre. Quelque puissance qu’il accordât à la divisibilité, à la mobilité de la matière, il ne pouvait pas lui reconnaître des qualités quasi-divines. Enfin il était devenu trop vieux pour rattacher ces phénomènes à un système, pour les comparer à ceux du sommeil, de la vision, de la lumière. Toute sa science, basée sur les assertions de l’école de Locke et de Condillac, était en ruines. En voyant ses creuses idoles en pièces, nécessairement son incrédulité chancelait. Ainsi tout l’avantage, dans le combat de cette enfance catholique contre cette vieillesse voltairienne, allait être à Ursule. Dans ce fort démantelé, sur ces ruines ruisselait une lumière. Du sein de ces décombres éclatait la voix de la prière ! Néanmoins l’obstiné vieillard chercha querelle à ses doutes. Encore qu’il fût atteint au cœur, il ne se décidait pas, il luttait toujours contre Dieu. Cependant son esprit parut vacillant, il ne fut plus le même. Devenu songeur outre mesure, il lisait les Pensées de Pascal, il lisait la sublime Histoire des Variations de Bossuet, il lisait Bonald, il lut saint Augustin ; il voulut aussi parcourir les œuvres de Swedenborg et de feu Saint-Martin, desquels lui avait parlé l’homme mystérieux. L’édifice bâti chez cet homme par le matérialisme craquait de toutes parts, il ne fallait plus qu’une secousse ; et, quand son cœur fut mûr pour Dieu, il tomba dans la vigne céleste comme tombent les fruits. Plusieurs fois déjà, le soir, en jouant avec le curé, sa filleule à côté d’eux, il avait fait des questions qui, relativement à ses opinions, paraissaient singulières à l’abbé Chaperon, ignorant encore du travail intérieur par lequel Dieu redressait cette belle conscience.
— Croyez-vous aux apparitions, demanda l’incrédule à son pasteur en interrompant la partie.
— Cardan, un grand philosophe du seizième siècle, a dit en avoir eu, répondit le curé.
— Je connais toutes celles qui ont occupé les savants, je viens de relire Plotin. Je vous interroge en ce moment comme catholique, et vous demande si vous pensez que l’homme mort puisse revenir voir les vivants.
— Mais Jésus est apparu aux apôtres après sa mort, reprit le curé. L’Église doit avoir foi dans les apparitions de Notre Sauveur. Quant aux miracles, nous n’en manquons pas, dit l’abbé Chaperon en souriant : voulez-vous connaître le plus récent ? il a eu lieu pendant le dix-huitième siècle.
— Bah !
— Oui, le bienheureux Marie-Alphonse de Liguori a su bien loin de Rome la mort du pape, au moment où le Saint-Père expirait, et il y a de nombreux témoins de ce miracle. Le saint évêque, entré en extase, entendit les dernières paroles du souverain pontife et les répéta devant plusieurs personnes. Le courrier chargé d’annoncer l’événement ne vint que trente heures après…
— Jésuite ! répondit le vieux Minoret en plaisantant, je ne vous demande pas de preuves, je vous demande si vous y croyez.
— Je crois que l’apparition dépend beaucoup de celui qui la voit, dit le curé continuant à plaisanter l’incrédule.
— Mon ami, je ne vous tends pas de piége, que croyez-vous sur ceci ?
— Je crois la puissance de Dieu infinie, dit l’abbé.
— Quand je serai mort, si je me réconcilie avec Dieu, je le prierai de me laisser vous apparaître, dit le docteur en riant.
— C’est précisément la convention faite entre Cardan et son ami, répondit le curé.
— Ursule, dit Minoret, si jamais un danger te menaçait, appelle-moi, je viendrai.
— Vous venez de dire en un seul mot la touchante élégie intitulée NÉÈRE, d’André Chénier, répondit le curé. Mais les poètes ne sont grands que parce qu’ils savent revêtir les faits ou les sentiments d’images éternellement vivantes.
— Pourquoi parlez-vous de votre mort, mon cher parrain ? dit d’un ton douloureux la jeune fille ; nous ne mourrons pas, nous autres chrétiens, notre tombe est le berceau de notre âme.
— Enfin, dit le docteur en souriant, il faut bien s’en aller de ce monde, et quand je n’y serai plus, tu seras bien étonnée de ta fortune.
— Quand vous ne serez plus, mon bon ami, ma seule consolation sera de vous consacrer ma vie.
— A moi, mort ?
— Oui. Toutes les bonnes œuvres que je pourrai faire seront faites en votre nom pour racheter vos fautes. Je prierai Dieu tous les jours, afin d’obtenir de sa clémence infinie qu’il ne punisse pas éternellement les erreurs d’un jour, et qu’il mette près de lui, parmi les âmes des bienheureux, une âme aussi belle, aussi pure que la vôtre.
Cette réponse, dite avec une candeur angélique, prononcée d’un accent plein de certitude, confondit l’erreur, et convertit Denis Minoret à la façon de saint Paul. Un rayon de lumière intérieure l’étourdit en même temps que cette tendresse, étendue sur sa vie à venir, lui fit venir les larmes aux yeux. Ce subit effet de la grâce eut quelque chose d’électrique. Le curé joignit les mains et se leva troublé. La petite, surprise de son triomphe, pleura. Le vieillard se dressa comme si quelqu’un l’eût appelé, regarda dans l’espace comme s’il y voyait une aurore ; puis, il fléchit le genou sur son fauteuil, joignit les mains et baissa les yeux vers la terre en homme profondément humilié.
— Mon Dieu ! dit-il d’une voix émue en relevant son front, si quelqu’un peut obtenir ma grâce et m’amener vers toi, n’est-ce pas cette créature sans tache ? Pardonne à cette vieillesse repentie que cette glorieuse enfant te présente ! Il éleva mentalement son âme à Dieu, le priant d’achever de l’éclairer par sa science après l’avoir foudroyé de sa grâce, il se tourna vers le curé, et lui tendant la main : — Mon cher pasteur, je redeviens petit, je vous appartiens et vous livre mon âme.
Ursule couvrit de larmes joyeuses les mains de son parrain en les lui baisant. Le vieillard prit cette enfant sur ses genoux et la nomma gaiement sa marraine. Le curé tout attendri récita le Veni, Creator dans une sorte d’effusion religieuse. Cet hymne servit de prière du soir à ces trois chrétiens agenouillés.
— Qu’y a-t-il ? demanda la Bougival étonnée.
— Enfin ! mon parrain croit en Dieu, répondit Ursule."
(...)
extrait
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