dimanche 16 janvier 2011

Mais où sont passées les flammes d'antan?























"Il y avait à Montmartre, au troisième étage du 75 bis de la rue d'Orchampt, un excellent homme nommé Dutilleul qui possédait le don singulier de passer à travers les murs sans en être incommodé. Il portait un binocle, une petite barbiche noire, et il était employé de troisième classe au ministère de l'Enregistrement. En hiver, il se rendait à son bureau par l'autobus, et, à la belle saison, il faisait le trajet à pied, sous son chapeau melon.
Dutilleul venait d'entrer dans sa quarante-troisième année lorsqu'il eut la révélation de son pouvoir. Un soir, une courte panne d'électricité l'ayant surpris dans le vestibule de son petit appartement de célibataire, il tâtonna un moment dans les ténèbres et, le courant revenu, se trouva sur le palier du troisième étage. Comme sa porte d'entrée était fermée à clé de l'inté­rieur, l'incident lui donna à réfléchir et, malgré les remontrances de sa raison, il se décida à rentrer chez lui comme il en était sorti, en passant à travers la muraille. Cette étrange faculté, qui semblait ne répondre à aucune de ses aspirations, ne laissa pas de le contrarier un peu et, le lendemain samedi, profitant de la semaine anglaise, il alla trouver un médecin du quartier pour lui exposer son cas. Le docteur put se convaincre qu'il disait vrai et, après examen, découvrit la cause du mal dans un durcissement hélicoïdal de la paroi strangulaire du corps thyroïde. Il prescrivit le surmenage intensif et, à raison de deux cachets par an, l'absorption de poudre de pirette tétravalente, mélange de farine de riz et d'hormone de centaure.
Ayant absorbé un premier cachet, Dutilleul rangea le médicament dans un tiroir et n'y pensa plus. Quant au surmenage intensif, son activité de fonctionnaire était réglée par des usages ne s'accommodant d'aucun excès, et ses heures de loisir, consacrées à la lecture du journal et à sa collection de timbres, ne l'obligeaient pas non plus à une dépense déraisonnable d'énergie. Au bout d'un an, il avait donc gardé intacte la faculté de passer à travers les murs, mais il ne l'utilisait jamais, sinon par inadvertance, étant peu curieux d'aventures et rétif aux entraînements de l'imagination. L'idée ne lui venait même pas de rentrer chez lui autrement que par la porte et après l'avoir dûment ouverte en faisant jouer la serrure. Peut-être eût-il vieilli dans la paix de ses habitudes sans avoir la tentation de mettre ses dons à l'épreuve, si un événement extraordinaire n'était venu soudain bouleverser son existence. M. Mouron, son sous-chef de bureau, appelé à d'autres fonctions, fut remplacé par un certain M. Lécuyer, qui avait la parole brève et la moustache en brosse. Dès le premier jour, lé nouveau sous-chef vit de très mauvais œil que Dutilleul portât un lorgnon à chaînette et une barbiche noire, et il affecta de le traiter comme une vieille chose gênante et un peu malpropre. Mais le plus grave était qu'il prétendît introduire dans son service des réformes d'une portée considérable et bien faites pour troubler la quiétude de son subordonné. Depuis vingt ans, Dutilleul commençait ses lettres par la formule suivante : « Me reportant à votre honorée du tantième courant et, pour mémoire, à notre échange de lettres antérieur, j'ai l'honneur de vous informer ... » Formule à laquelle M. Lécuyer entendit substituer une autre d'un tour plus américain : « En réponse à votre lettre du tant, je vous informe ... » Dutilleul ne put s'accou­tumer à ces façons épistolaires. Il revenait malgré lui à la manière traditionnelle, avec une obstination machi­nale qui lui valut l'inimitié grandissante du sous-chef. L'atmosphère du ministère de l'Enregistrement lui deve­nait presque pesante. Le matin, il se rendait à son travail avec appréhension, et le soir, dans son lit, il lui arrivait bien souvent de méditer un quart d'heure entier avant de trouver le sommeil.
Ecœuré par cette volonté rétrograde qui compromettait le succès de ses réformes, M. Lécuyer avait relégué Dutilleul dans un réduit à demi obscur, attenant à son bureau. On y accédait par une porte basse et étroite donnant sur le couloir et portant encore en lettres capi­tales l'inscription : Débarras. Dutilleul avait accepté d'un cœur résigné cette humiliation sans précédent, mais chez lui, en lisant dans son journal le récit de quelque sanglant fait divers, il se surprenait à rêver que M. Lécuyer était la victime.
Un jour, le sous-chef fit irruption dans le réduit en brandissant une lettre et il se mit à beugler :
- Recommencez-moi ce torchon ! Recommencez-moi cet innommable torchon qui déshonore mon service !
Dutilleul voulut protester, mais M. Lécuyer, la voix tonnante, le traita de cancrelat routinier, et, avant de partir, froissant la lettre qu'il avait en main, la lui jeta au visage. Dutilleul était modeste, mais fier. Demeuré seul dans son réduit, il fit un peu de tem­pérature et, soudain, se sentit en proie à l'inspiration. Quittant son siège, il entra dans le mur qui séparait son bureau de celui du sous-chef, mais il y entra avec prudence, de telle sorte que sa tête seule émergeât de l'autre côté. M. Lécuyer, assis à sa table de travail, d'une plume encore nerveuse déplaçait une virgule dans le texte d'un employé, soumis à son approbation, lorsqu'il entendit tousser dans son bureau. Levant les yeux, il découvrit avec un effarement indicible la tête de Dutilleul, collée au mur à la façon d'un trophée de chasse. Et cette tête était vivante. A travers le lorgnon à chaînette, elle dardait sur lui, un regard de haine. Bien mieux, la tête se mit à parler.
- Monsieur, dit-elle, vous êtes un voyou, un butor et un galopin.
Béant d'horreur, M. Lécuyer ne pouvait détacher les yeux de cette apparition. Enfin, s'arrachant à son fau­teuil, il bondit dans le couloir et courut jusqu'au réduit. Dutilleul, le porte-plume à la main, était installé à sa place habituelle, dans une attitude paisible et laborieuse. Le sous-chef le regarda longuement et, après avoir balbutié quelques paroles, regagna son bureau. A peine venait-il de s'asseoir que la tête réapparaissait sur la muraille.
- Monsieur, vous êtes un voyou, un butor et un galopin.
Au cours de cette seule journée, la tête redoutée apparut vingt-trois fois sur le mur et, les jours suivants, à la même cadence. Dutilleul, qui avait acquis une certaine aisance à ce jeu, ne se contentait plus d'invec­tiver contre le sous-chef. Il proférait des menaces obscures, s'écriant par exemple d'une voix sépulcrale, ponctuée de rires vraiment démoniaques :
- Garou ! garou ! Un poil de loup ! (rire). Il rôde un frisson à décorner tous les hiboux (rire)."

















  " Le Passe-muraille, 
figé dans le mur de la Place Marcel Aymé, 
est une statue réalisée par l’acteur Jean Marais, 
en hommage à l’œuvre de l’écrivain Marcel Aymé "












Souvenirs de ma vie d'artiste en passe-muraille: 


traces colorées 2011 photographiées sur la façade de la boutique  du 32 bis rue des Trois-Frères 
à Paris
une des  résidences provisoires faisant office d'atelier, lieu de création, que je louais dans les années 80...
à un certain monsieur  Henri Lelièvre,  dont je me rappelle la haute stature 
et
qui fût en son temps célèbre parce qu'enlevé par Mesrine...














32-32 bis rue des Trois Frères...JANVIER 2011








Presque trente ans ont passé, je ne les ai pas vus s'écouler de ma vie,
j'ai su que j'ai habité là; je suis retournée voir, cela ne m'a pas frappée ainsi que je m'y serais attendue;
Je le sais bien pourtant qu'on ne retrouve rien de ce qui était, 
pas même une intensité de sentiment, pas même une bribe de doux moments, 
car rien ne passe au travers de la muraille
c'est comme cela qu'on le ressens, 
comme cela qu'on le pressens, tout échappe, tout reste enclos dans le mur du temps
malgré cela, il n'y a rien qui ne soit figé pour autant,
pas même la mort du temps...



Pourquoi tous ses petits faits et milles menus gestes caractéristiques de la vie quotidienne d'alors,
à peine décrits, retranscrits, racontés, à soi-même ou à quelqu'un d'autre,
semblaient-ils, dès lors, comme témoigner de l'existence d'une tierce personne ...?



Les pensées obscurcissent-elles tout de leurs ombres ténues, 
autant de particules encloses dans un masque à poussières 
empêchant de happer l'air neuf du jour en entière liberté ?




Pourquoi aller et venir, revenir voyager en ces allées du tant et tant, être d'un moment particulier, de passage singulier, cherchant à se retremper dans un bain de vécu, 
allant en pèlerinage intime...?
est ce qu'on en vient à se souvenir des gens qu'on a croisé, par simple curiosité ?



Rue des Trois-Frères,
à la fois rien ne semblait avoir bougé, 
et l'incendie qui avait fait rage ici et là
avait donné à la bâtisse un aspect digne de l'antique Pompéi
un air d'après cataclysme perdurait aux aspérités de la façade incrustée de cendres,
de par un précipité du temps, un aspect carbonisé opaque habillait l'immeuble déserté.

Cela en faisait une sorte de temple, une coque à concrétions de souvenirs, une maison-scories;






Il y avait nos conversations à bâtons rompues, qui se tenaient sur deux chaises pliantes dans la vitrine de ma boutique atelier, avec une transsexuelle qui se lamentait  sur l'indigence sensuelle et affective de ses clients,
elle qui rêvait d'un amour simple et sincère, tout fleuri de bons sentiments, tout en commentant mes dernières œuvres exposées sur les cimaises, 
elle qui, fine mouche, tout en papotant, détaillant les derniers potins du quartier, se montrait intarissable sur la qualité de la touche  d'huile colorée, transparente, qui gagnait, selon elle en fluidité et expressivité, offrant sans compter des discours plein d'humour et de verve, rien que pour encourager en moi, parce qu'elle ressentait sans doute un peu de mon intime désarroi, quelques progrès artistiques...


Elle avait suivi depuis le début mon parcours d'artiste autodidacte, n'avait pas mâché ses mots ni ménagé ses critiques, j'avais écouté ses longues histoires d'être en mal d'amour, 
une sorte de communion étrange s'était effectuée presque malgré nous, faite de respect mutuel, 
quand je repense à ces petits moments si rares, 
cela fait glisser sur moi une étonnante pluie de fraîcheur...


Il y avait ces petits cafés où l'on aimait à se retrouver, 
comme chez Elyette, la bougnate, 
la dame sérieuse et fantasque, l'élégante officiante du bar  "Au rêve" de la rue Caulaincourt;

l'on effectuait entre artistes l'expédition sur le versant nord de la butte parce que là-bas,  
en contrebas,
le temps semblait comme par enchantement se suspendre...

Où avais-je lu qu' Alberto Giacometti, de retour de chez Théodore Fraenkel, dans les années d'avant guerre, avait 'fêté' au bar le Rêve, la confirmation médicale de la chaude présence  papillonnante laissée en lui par une de ces "poules" filles du Sphinx, ou de l'un de ces fameux bordels dont la fréquentation nocturne le réjouissait tant... ?




 Mais où sont passées les flammes d'antan? 



Jacqueline Waechter, souvenirs  de ma vie Montmartroise...

























































































































































































0 commentaires: