
Chère poésie, auprès du foyer vide- la famille s'étant réunie ailleurs, lasse d'attendre celui qui découchait toujours- le général dégradé te retrouve et, de ses pauvres mains écorchées dans des batailles que l'on dit infâmes, il rassemble des papiers, des livres, il veut créer ce qu'il n'a pas eu-jamais eu...-l'amour?
La lumière est basse, le feu vacille, le vagabond n'a plus de maison claire ni chaude. Il est trop triste! trop seul pour y faire l'ordre et la chaleur. Il s'assied. Les volets ouverts sur la nuit et la ville laissent passer à travers les carreaux gelés les rumeurs, la lune dessine des marguerites d'or. Il pleure et ses larmes sont chaudes. En lui i y a donc encore la vie...et l'amour. En lui!
Il écrit des poèmes, des poèmes !
Vivre c'est écrire
et c'est l'age de la désolation,
et c'est l'age de la dureté,
et c'est l'age de la vengeance,
et c'est la vie quotidienne et, de nouveau, la chasse à ce pâle halo que l'on voit devant soi
comme une chevelure ou un écureuil ou une flamme qui échappe toujours.
Vivre c'est essayer !
Époque profonde ! Poésie noire.
Le vagabond cherche comme un chien dans un tunnel. Il flaire!
Il ne découvre pas grand chose et déjà des traces d'usure sont dans ses pattes calleuses, dures,
infatigables...Il recommence. Il ne sait
pas comme il est près de la poésie, de lui-même et de toute la misère du monde !
Il ne sait rien. Le vent s'amuse à mêler les odeurs, celles du fumier et des violettes.
D'où vient que nous retrouvons ce soir le vagabond près d'une
femme dans une maison douce et chaude: il a la tête sur son épaule et il parle!
Non ! Il n'est pas malade ! non, ce n'est pas le jour
de sa mort et rien n'est triste.
Ils parlent ensemble. Ils se regardent.
Voyageurs de fin de monde, les voici côte à côte, sur le petit
esquif qui ramène aux côtes de la vie.
Au ciel ce sont les mêmes nuages et la même lune en faucille,
mais on ne voit plus le reflet de Reims en flamme. Tout est fini.
Les Graminées ont recouvert les morts.
On ne voit plus non plus, dans le givre, de marguerites d'or. Il
fait chaud et les rideaux sont tirés.
La solitude et la poésie se reculent comme les songes d'enfance
dans le coin obscur du plafond. Le vagabond y fixe ses yeux
larges, pour y voir les catelinettes, le mur bas et son képi de général
- peut -être.
Contre lui s'appuie une jeune femme et l'amour est auprès
d'eux.
Il dit : "que la vie est étrange, ce soir."
Elle dit : "es-tu déjà fatigué de notre amour?"
Il dit: " non, certes puisque je suis à l'age de l'amour et que ma vie
est déjà bien avancée,
mais je songe...Je songe à tout ce que j'aurais voulu être. A tout!"
Ils se serrent l'un contre l'autre, la nuit les prend sous sa
grosse aile d'oiseau et on n'entend plus que leur soupir.
Mais, journée blanche, comme tu es bavarde, n'avais tu donc
pas d'autres enfants qui t'intéressent aujourd'hui d'avantage
que ce général de quatre ans?
extrait du Journal 1921 de Mireille Havet ( pour Guillaume Apollinaire "la petite poyétesse")
éditions Claire Paulhan
Photographies, dessins ; Jacqueline Waechter,
autofiction poétique réalisée
autofiction poétique réalisée
dans l'appartement parisien du poète Guillaume Apollinaire, 202 boulevard Saint-Germain
avant travaux de rénovations..en 1999
Numerical Art 2011






















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