Paris dégoulinait,
des ruisselets de liquides brunâtres animaient d'épais réseaux de veines saumâtres les artères de la ville toute grise
et sous l'éclairage de vitrines constellées qui conservaient des traces des festivités récentes du Nouvel an, le passage des êtres frileux qui brillaient comme des flashs.
A peine la porte à tambour franchie, et le furtif passage dans le boyau de verre transparent, qu'on se trouvait happé par une odeur tenace de poisson frit. On approchait midi et la cafeteria bourdonnait comme une ruche, un concert de cliquetis de fourchettes s'annonçait dès l'entrée, une véritable ouverture en fanfare de l'exposition Basquiat.
On pouvait repenser dès lors à ces images d'interviews anciennes, couchant sur pellicule et pour l'éternité, le jeune Basquiat muet devant un de ses immenses draps de couleurs zébrés de signes,
planté là comme larron en foire, dansant, s'agitant d'un pied sur l'autre, tout fébrile, tenaillé par un poseur verbeux, officiel et officiant, qui tenace maintenait seul le cap de la conversation, émaillant son discours d'un chapelet de ces sournoises questions auxquelles en tant qu'artiste, il ne faudrait jamais répondre.
Peut-être quelqu'un se souvenait de la fameuse séance phare qui s'en suivit, celle de la dégustation de frites à laquelle la jeune nouvelle star de la scène artistique américaine s'était livrée,
et de l'artiste underground qui se goinfrait sans vergogne d'un résumé en guise d'apéritif, pour briser là toute forme de critique d'art, qu'il n'aimait pas:
ce monde est si poisseux, si écœurant et si indigeste!
La barquette formait comme une conque et les mains fines et habiles piochaient inlassablement, se perdaient dans la chair d'or des mikado de patates frites,
c'était à qui obligerait celui d'en face à regarder, sentir, être exaspéré peut-être, écœuré ou révolté
qui sait?
Au moins, il y en avait un qui s'en mettait plein la lampe, s'amusait gratis aux frais de la princesse des rues!
Ceux qui n'aimaient pas l'artiste, lui reprochant ses brouilles, ses coups de gueule, ses toiles déjà vendues et qui pourtant n'existaient encore que dans sa tête, ses caprices à 4 ou 5 mille dollars de loyers l'appart, ses voyages princiers en Rolls Royce, en plein cœur de quartiers défavorisés,
ceux-là disaient à qui voulait l'entendre que cet artiste là était un pur produit de marketing US.
D'autres comme Warhol, le roi de la Groove, le prince déchu blasé et fatigué de vivre, tentaient d'oublier la face de la camarde toujours plus pressante au miroir des petits matins blêmes de déprime, celle des après ... en se ressourçant d'énergie aux côtés d'un jeune artiste sensuel bourré à craquer de fluide vital, et surtout écorché vif. Les photos de Basquiat enfant étaient pourtant si touchantes de candeur...
Une sorte de jeu s'inscrivait en fatal duo noir sur fond blanc, dadaïste à l'extrême, c'était à qui mourrait le premier. Avec comme acteur un fils métis en guise de jeune premier et un père comédien finissant, en manque quasi mythique, échec et pat, c'était une course mystique, une en quête pères dues d'idoles, des sortes de peintures récits relatant sous formes d'icônes des histoires d'entreprises qui déposaient le bilan et se liquidaient par règlements de comptes interposés, codifiant un happening de ceux-là même, quilles en stars d'une société de bowling miteux, un bingo géant sans spiritualité: don acte,
c'était une sorte de mise en scène artistique de sa propre fin, sous forme crochet direct du droit et de mise à K.O.
Roi des rues, héros d'héroïne en quête de lits à partager avec Miss cocaïne...
Comment être sérieux à 25 ans, quand si jeune on a déjà failli y rester dans un accident de voiture, et que les heures interminables des longs séjours à l'hôpital se sont vues être enjolivées d'une introspection intime au royaume des blessures, aidées en cela par la compulsion d'un livre d'images offert par une maman à la fibre artistique, dans l'espoir d'aider à reconstruire ce corps désarticulé...
Le livre d'anatomie en question, recelait des mondes atomisés, parcellaires, des écorchés et des squelettes, et tandis que dans le corps réel du jeune homme, il fallait retrancher la rate pour garantir la survie, déjà ailleurs tout semblait
s'accélérer:
les poudres médicamenteuses, les fluides, les éjections liquides de toutes sortes, déjections, salive sang sperme, urine, feraient fluide de tout bois dans la vie de Basquiat.
Comment peindre autrement quand on est issu d'un milieu petit bourgeois où trône la télé,
comment s'en sortir quand on a comme il le dit lui-même grandi dans un désert culturel US,
fragile et violent à la fois, tout coupé de ses racines, avec de la brutalité partout, dans la rue et même à l'école, qu'on a pas d'amis et qu'on se précipite sur la première bouteille venue pour se chauffer l'intérieur, pour annuler la sensation d'un environnement glacial dont la vision touche à l'effroi.
La dette est incompressible, la pression sociale est immense, le parcours fulgurant de l'artiste météore s'inscrirait presque tel une métaphore économique : de l'art de la destruction de valeurs et de la capitalisation de l'implosion ultime, sur fond de la dernière ligne de feu...
De la la novlangue à la figure criante d'effroi, il n'y a qu'un pas...,
à suivre à la trace,
en souvenirs des trachées ensanglantées, des cris, des slogans mortifères, des "couleurs bruits" aussi.
Basquiat, roi d'un esthétisme de fin partie, anime par de savants assemblages de discours tronqués, une vie faite de ruptures, qu'il étale sans mesure et dans l'excitation suprême d'une sorte de danse effectuée sur des toiles qu'il piétine, ou encore sur des bâches, des morceaux de bois, des objets récupérés, en écoutant de la musique jazz,
et il semble invoquer, en désespoir de cause, implorer la venue d' esprits issus du monde vaudou. Une transe dépeinte pour conjurer quel mauvais sort? Pour quel effet de contre-plongée?
Pour qui, pourquoi? contre qui?
La société contemporaine est comme cette reine nantie de déchets, une camarde rutilante qui cache la misère noire sous sa robe affriolante, elle est obsédante elle magnifie les agissements des tutélaires figures de l'oppression. Et ces insignes dorés sur tranche, celles des services spécialisés du maintien de l'ordre dépeints ici par Basquiat signalent un monde matérialiste désincarné, où la vie ne vaut plus grand chose, et signifient la coupure en deux qui est patente, explosive et étalée avec générosité et abondance sur tous les supports couverts frénétiquement de signes cabalistiques: il semblerait qu'il n'y ait plus de possibilité d'existence de territoires vierges ... ....
L'artiste marqué par la césure de l'accident magnifie la souffrance inscrite en sa chair, perpétue la trace de multiples figures noires, et cela raconte tout un calvaire, avec des dates, des lieux, des territoires, des cartes, cela mémorise l'emprise matérialisée de sortes de dictatures réelles ou imaginaires, parsemées de noms bibliques...Et il semble qu'il n'y ait pour lui nulle part où aller pour être accepté, nul lieu et aucun possible territoire où vivre libre, sauf en ces espaces boursouflés, griffonnés, bariolés que représentent ces surfaces striées, agglutinées de papiers et de peintures, où s'interpellent des cris rouges hachés de blanc, des taches, des collages...
Il y a aussi la présence de ce châssis inquiétant où persistent des clous, toujours menaçants,
comme si les prix astronomiques atteints par toutes les œuvres depuis la mort de l'artiste en devenaient plus obscènes.
Tout cela, c'est de la merde! clamait l'artiste, cela c'est le business, les marchands, le destin funeste qu'ils prédisent, les mains qui se frottent machinalement en attendant de pouvoir palper le fruit juteux, tous ceux qui vivent en pensant retour sur investissement, en l'occurrence concrétisé par le bel atelier New Yorkais qu'on lui avait fourni...
Tout était peut être, magnifiquement orchestré pour que Basquiat
le génial magistral magicien animiste se liquéfie littéralement par overdose de couleurs,
dans un feu d'artifices supra sensoriel étincelant, réalisant ainsi de soi un ultime et crépitant bouquet final, ainsi qu'un effacement le plus brillant possible, oh combien rentable pour les survivants, dorés sur tranches.
Enfin,
ne plus se sentir traqué par cette peur ancestrale qui tenaille au ventre...
Choses vues, Paris, Musée d'Art Moderne 6 janvier 2011
Quid du public d'un jour face à l'accrochage d'accrochages,
face à ces lambeaux de vie couchés sur toiles et débris: à l'image peut-être de ce que pressentait Basquiat dans ses jours les plus sombres
on se serait cru dans un vaste cirque!
Sur les murs blancs, des têtes couronnées se détachant sur des fonds couchés à vif de couleurs rubis semblaient darder de leurs yeux exorbités la foule compacte qui les contemplait. Dans une frénésie manifestée par un rictus, une béance peinte, les dessins de dents de scie traduisaient la férocité énergique d'un monde cruel où tout le monde semble peu ou prou s'en trouver satisfait ou nourri.
Il ne reste plus de l'enfance, du récit du conte de fée que la présence effective, peinte, d'accessoires aux contours acérés, quelques ébauches de petits avions qui volent sur des ciels couleurs charbon.
Face à tout cela, il y avait réunis des ribambelles d'enfants, qui semblaient s'ennuyer, alignés en rangs serrés, allant de salles en salles, sous la conduite de maitresses reines, les uns paraissant fatigués, les autres un peu hagards, graves ou ricaneurs, certains absents, il y avait des sittings où la moyenne d'age ne dépassait pas sept ans, des cercles qui se voulaient magiques, où s'inscrivaient au bout du doigt pointeur de l' enseignant tant de questions improbables
et autant de réponses bien séantes sur les couleurs et leur agencement,
l'amour du jazz "personnifié" par la danse de quelques titres de disques et noms de Jazzmen alignées sur un fond de bois noir comme calciné.
Il y en avait qui, plus retords, en profitaient pour tenter un questionnaire en anglais.
Par ailleurs la présence d'un simple mot comme Arm n'interpellait personne...
Plus loin, tout un groupe de personnes atteintes de légère déficience mentale écoutait d'une oreille distraite un guide laconique, certains étaient obligés de s'asseoir sur des sièges, alors que d'autres tournaient en rond au milieu de la foule comme des bêtes apeurées, avant qu'un bras énergique ne les ramène dans le cercle des "ceux qui sont pas comme les autres". Il y avait un père qui, entourant son fils d'un bras protecteur, effectuait une analyse fouillée d'un tableau au sujet très sombre tout en pointant méticuleusement chaque détail cru de son doigt, moment chargé de sens que l'enfant de sept ans semblait tenter vainement de distancier en tournant furtivement la tête ailleurs...
Il y avait aussi une très petite fille blonde à lunettes rouges, qui commentait de manière un peu saccadée, en réponse à sa mère qui la questionnait, tous les tableaux qu'elle parcourait de vue en courant, et qui parlait d'une voix fluette teintée d'excitations enfantines d'un loup qui dévorait tout...
Tout cela s'agitait, comme électrisé par les couleurs, hors du domaine cru des lettres et des mots qui, de manière répétitive, ponctuaient les œuvres de Basquiat: banditisme, esclavage, nègres,ss, out, a, war, drogue, cocaïne, accident, trachée, dent...
Il y avait beaucoup de touristes étrangers, plein de gens qui s'écriaient"Comme c'est excitant!, " Comme c'est fort!",
"Comme c'est beau!",
tout plein de gens qui cherchaient à en avoir plein les yeux, ainsi que l'avait promis le prospectus publicitaire.
Il y avait tant et tant, et d'autres qui se taisaient...
Jacqueline Waechter
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