Voyant tes remous, tes ressacs Tout au long du quai rectiligne Un moment je t'avais cru digne De m'écouter vider mon sac
Tout comme on parle dans l'oreille D'un chien compagnon de malheur Quand on n'a pas assez d'oseille Pour s'approprier la blondeur d'une fille À la peau bien tendre Qui fait bien semblant de comprendre Et vous vend un peu de douceur
J'allais te confier mes alarmes Mes fatigues et mes regrets C'est bête à dire J'étais prêt à te grossir De quelques larmes Contenues depuis trop de jours Et d'amertumes bien salées
Mais ta flotte s'en est allée Insensible suivant son cours Roulant au pied de l'escalier Tant de mètres cubes à l'heure Tu t'en fous Qu'on vive ou qu'on meure T'es plus bête qu'un sablier
C'est normal T'es un personnage Ta place est faite au grand soleil Les hommes et toi c'est tout pareil Y'a pas de pitié qui surnage T'es vaseuse dans ton tréfonds Moi je m'en vais Adieu la Seine Y'a pas de pitié qui surnage T'es vaseuse dans ton tréfonds Moi je m'en vais Adieu la Seine Tu sais, avant que je revienne De l'eau coulera sous tes ponts
Spleen
Charles Baudelaire
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis, Et que de l'horizon embrassant tout le cercle Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;
Quand la terre est changée en un cachot humide, Où l'Espérance, comme une chauve-souris, S'en va battant les murs de son aile timide Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;
Quand la pluie étalant ses immenses traînées D'une vaste prison imite les barreaux, Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
Des cloches tout à coup sautent avec furie Et lancent vers le ciel un affreux hurlement, Ainsi que des esprits errants et sans patrie Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
- Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir, Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique, Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
Léo Ferré LA MÉMOIRE ET LA MER
La marée je l'ai dans le coeur Qui me remonte comme un signe Je meurs de ma petite soeur De mon enfant et de mon cygne Un bateau ça dépend comment On l'arrime au port de justesse Il pleure de mon firmament Des années-lumière et j'en laisse Je suis le fantôme Jersey Celui qui vient les soirs de frime Te lancer la brume en baisers Et te ramasser dans ses rimes Comme le trémail de juillet Où luisait le loup solitaire Celui que je voyais briller Aux doigts du sable de la terre
Rappelle-toi ce chien de mer Que nous libérions sur parole Et qui gueule dans le désert Des goémons de nécropole Je suis sûr que la vie est là Avec ses poumons de flanelle Quand il pleure de ces temps-là Le froid tout gris qui nous appelle Je me souviens des soirs là-bas Et des sprints gagnés sur l'écume Cette bave des chevaux ras Au ras des rocs qui se consument Ô l'ange des plaisirs perdus Ô rumeurs d'une autre habitude Mes désirs dès lors ne sont plus Qu'un chagrin de ma solitude
Et le diable des soirs conquis Avec ses pâleurs de rescousse Et le squale des paradis Dans le milieu mouillé de mousse Reviens fille verte des fjords Reviens violon des violonades Dans le port fanfarent les cors Pour le retour des camarades Ô parfum rare des salants Dans le poivre feu des gerçures Quand j'allais géométrisant Mon âme au creux de ta blessure Dans le désordre de ton cul Poissé dans les draps d'aube fine Je voyais un vitrail de plus
Et toi fille verte mon spleen
Les coquillages figurants Sous les sunlights cassés liquides Jouent de la castagnette tant Qu'on dirait l'Espagne livide Dieu des granits ayez pitié De leur vocation de parure Quand le couteau vient s'immiscer Dans leur castagnette figure Et je voyais ce qu'on pressent Quand on pressent l'entrevoyure Entre les persiennes du sang Et que les globules figurent Une mathématique bleue Dans cette mer jamais étale D'où nous remonte peu à peu Cette mémoire des étoiles
Cette rumeur qui vient de là Sous l'arc copain où je m'aveugle Ces mains qui me font du flafla Ces mains ruminantes qui meuglent Cette rumeur me suit longtemps Comme un mendiant sous l'anathème Comme l'ombre qui perd son temps À dessiner mon théorème Et sur mon maquillage roux S'en vient battre comme une porte Cette rumeur qui va debout Dans la rue aux musiques mortes C'est fini la mer c'est fini Sur la plage le sable bêle Comme des moutons d'infini Quand la mer bergère m'appelle
C'est extra by Léo Ferré
Une robe de cuir comme un fuseau Qu'aurait du chien sans l'faire exprès Et dedans comme un matelot Une fille qui tangue un air anglais C'est extra Un Moody Blues qui chante la nuit Comme un satin de blanc marié Et dans le port de cette nuit Une fille qui tangue et vient mouiller
C'est extra c'est extra C'est extra c'est extra
Des cheveux qui tombent comme le soir Et d'la musique en bas des reins Ce jazz qui d'jazze dans le noir Et ce mal qui nous fait du bien C'est extra Ces mains qui jouent de l'arc-en-ciel Sur la guitare de la vie Et puis ces cris qui montent au ciel Comme une cigarette qui brille
C'est extra c'est extra C'est extra c'est extra
Ces bas qui tiennent hauts perchés Comme les cordes d'un violon Et cette chair que vient troubler L'archet qui coule ma chanson C'est extra Et sous le voile à peine clos Cette touffe de noir jésus Qui ruisselle dans son berceau Comme un nageur qu'on n'attend plus
C'est extra c'est extra C'est extra c'est extra
Une robe de cuir comme un oubli Qu'aurait du chien sans l'faire exprès Et dedans comme un matin gris Une fille qui tangue et qui se tait C'est extra Les Moody Blues qui s'en balancent Cet ampli qui n'veut plus rien dire Et dans la musique du silence Une fille qui tangue et vient mourir
C'est extra C'est extra C'est extra C'est extra
Pour ce rythme inférieur dont t'informe la Mort Pour ce chagrin du temps en six cent vingt-cinq lignes Pour le bateau tranquille et qui se meurt de Port Pour ce mouchoir à qui tes larmes font des signes
Pour le cheval enfant qui n'ira pas bien loin Pour le mouton gracieux le couteau dans le rouge Pour l'oiseau descendu qui te tient par la main Pour l'homme désarmé devant l'arme qui bouge
Pour tes jeunes années à mourir chaque jour Pour tes vieilles années à compter chaque année Pour les feux de la nuit qui enflamment l'amour Pour l'orgue de ta voix dans ta voix en allée
Pour la perforation qui fait l'ordinateur Et pour l'ordinateur qui ordonne ton âme Pour le percussionniste attentif à ton coeur Pour son inattention au bout du cardiogramme
Pour l'enfant que tu portes au fond de l'autobus Pour la nuit adultère où tu mets à la voile Pour cet amant passeur qui ne passera plus Pour la passion des araignées au fond des toiles Pour l'aigle que tu couds sur le dos de ton jeans Pour le loup qui se croit sur les yeux de quelqu'un Pour le présent passé à l'imparfait du spleen Pour le lièvre qui passe à la formule Un Pour le chic d'une courbe où tu crois t'évader Pour le chiffre évadé de la calculatrice Pour le regard du chien qui veut te pardonner Pour la Légion d'Honneur qui sort de ta matrice Pour le salaire obscène qu'on ne peut pas montrer Pour la haine montant du fond de l'habitude Pour ce siècle imprudent aux trois quarts éventé Pour ces milliards de cons qui font la solitude
Pour tout ça le silence.
Numerical Art and Drawings by Jacqueline Waechter 2010