jeudi 16 septembre 2010

«Je suis toujours indigné de tout ce que je vois…»
































































«Le progrès social commence toujours par l'indépendance des fesses.»




Albert Cossery 















































«Je ne peux pas écrire une phrase qui ne contienne pas une dose de rébellion. 


Sinon elle ne m'intéresse pas. 


Je suis toujours indigné de tout ce que je vois…»


Albert Cossery





























La multitude humaine qui déambulait au
rythme nonchalant d'une flânerie estivale
sur les trottoirs défoncés de la cité millénaire d'Al
Qahira, semblait s'accommoder avec sérénité, et
même un certain cynisme, de la dégradation incessante
et irréversible de l'environnement. On eût dit
que tous ces promeneurs stoïques sous l'avalanche
incandescente d'un soleil en fusion entretenaient
dans leur errance infatigable une bienveillante
complicité avec l'ennemi invisible qui sapait les
fondements et les structures d'une capitale jadis
resplendissante. Imperméable au drame et à la
désolation, cette foule charriait une variété étonnante
de personnages pacifiés par leur désoeuvrement;
ouvriers en chômage, artisans sans clientèle,
intellectuels désabusés sur la gloire, fonctionnaires 
administratifs chassés de leurs bureaux par

manque de chaises, diplômés d'université ployant
sous le poids de leur science stérile, enfin les éternels
ricaneurs, philosophes amoureux de l'ombre
et de leur quiétude, qui considéraient que cette
détérioration spectaculaire de leur ville avait été
spécialement conçue pour aiguiser leur sens critique.
Des hordes de migrants venues de toutes les
provinces nourries d'illusions insanes sur la
prospérité d'une capitale changée en fourmilière
s'étaient agglutinés à la population autochtone
et pratiquaient un nomadisme urbain d'un
pittoresque désastreux. Dans cette ambiance sauvagement
perturbée, 

des voitures fonçaient comme




des engins sans conducteur et sans souci des feux
de signalisation, transformant ainsi pour le piéton
toute velléité de traverser la chaussée en un geste
suicidaire. Bordant les artères négligées par la voirie,
des immeubles promis à de prochains effondrements
(et dont les propriétaires avaient de longue
date banni de leur esprit toute fierté de possédants)
exhibaient sur leurs balcons et leurs terrasses



convertis en gîtes précaires, les hardes colorées de la
misère comme des drapeaux de victoire. La vétusté
de ces habitations évoquait l'image de futurs tombeaux
et donnait l'impression, dans ce pays 
haute

ment touristique, que toutes ces ruines en suspens


avaient acquis par tradition valeur d'antiquités et
demeuraient par conséquent intouchables. En certains
endroits, l'éclatement d'une conduite d'égout
formait une mare aussi large qu'une rivière où pullulaient
les mouches et d'où montaient les effiuves
d'innommables puanteurs. Des enfants nus et sans
vergogne s'amusaient à s'éclabousser avec cette
eau putride, seul antidote contre la chaleur. Des
tramways couverts de grappes humaines comme
dans un jour de révolution s'ouvraient à une allure
rampante un passage sur les rails encombrés par la
masse contraignante d'une populace depuis longtemps
rompue à la stratégie de la survie.






Albert Cossery




extrait





Les Couleurs de l'Infamie
































Contournant 

avec obstination tous les obstacles et les

embûches dressés sur son chemin, cette populace

que rien ne rebutait et qu'aucun but précis n'attirait
exclusivement, poursuivait son périple dans
les méandres de la ville investie par la décrépitude
au milieu des hurlements des klaxons, de la poussière,
des déchets et des fondrières sans donner
le moindre signe d'agressivité ou de protestation;
la conscience d'être simplement vivante semblait
annihiler en elle toute autre considération. 







Albert Cossery
extrait
Les Couleurs de l'Infamie


















Numerical Art by Jacqueline Waechter 2010



















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