lundi 19 juillet 2010

Ecrire pour sentir le Temps s'écouler?

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"Et l'eveilleur du rustique sejour Jà par son chant avoit predict le jour".

Du Bellay,
Défense et illustration de la langue française
- HIST. XVIe s.






« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage. »

Joachim Du Bellay




La nuit m’est courte, et le jour trop me dure,

Je fuis l’amour, et le suis à la trace,

Cruel me suis, et requiers votre grâce,

Je prends plaisir au tourment que j’endure.

Je vois mon bien et mon mal je procure,

Désir m’enflamme, et crainte me rend grâce,

Je veux courir, et jamais ne déplace,

L’obscur m’est clair, et la lumière obscure.

Vôtre je suis, et ne puis être mien,

Mon corps est libre, et d’un étroit lien

Je sens mon cœur en prison retenu.

Obtenir veux, et ne puis requérir,

Ainsi me blesse, et ne veut guérir

Ce vieil enfant, aveugle archer, et nu.

(l’Olive)


Joachim du Bellay (1522-1560)
























La littérature à l’estomac

À partir du moment où il existe un public littéraire (c’est-à-dire depuis qu’il y a une littérature) le lecteur, placé en face d’une variété d’écrivains et d’œuvres, y réagit de deux manières: par un goût et par une opinion. Placé en tête-à-tête avec un texte, le même déclic intérieur qui joue en nous, sans règle et sans raisons, à la rencontre d’un être va se produire en lui: il «aime» ou il «n’aime pas», il est, ou il n’est pas, à son affaire, il éprouve, ou n’éprouve pas, au fil des pages ce sentiment de légèreté, de liberté délestée et pourtant happée à mesure, qu’on pourrait comparer à la sensation du stayer aspiré dans le remous de son entraîneur; et en effet, dans le cas d’une conjonction heureuse, on peut dire que le lecteur colle à l’œuvre, vient combler de seconde en seconde la capacité exacte du moule d’air creusé par sa rapidité vorace, forme avec elle au vent égal des pages tournées ce bloc de vitesse huilée et sans défaillance dont le souvenir, lorsque la dernière page est venue brutalement «couper les gaz», nous laisse étourdis, un peu vacillants sur notre lancée, comme en proie à un début de nausée et à cette sensation si particulière des «jambes de coton». Quiconque a lu un livre de cette manière y tient par un lien fort, une sorte d’adhérence, et quelque chose comme le vague sentiment d’avoir été miraculé: au cours d’une conversation chacun saura reconnaître chez l’autre, ne fût-ce qu’à une inflexion de voix particulière, ce sentiment lorsqu’il s’exprime, avec parfois les mêmes détours et la même pudeur que l’amour: si une certaine résonance se rencontre, on dirait que se touchent deux fils électrisés. C’est ce sentiment, et lui seul, qui transforme le lecteur en prosélyte fanatique, n’ayant de cesse (et c’est peut-être le sentiment le plus désintéressé qui soit) qu’il n’ait fait partager à la ronde son émoi singulier; nous connaissons tous ces livres qui nous brûlent les mains et qu’on sème comme par enchantement – nous les avons rachetés une demi-douzaine de fois, toujours contents de ne point les voir revenir. Cinquante lecteurs de ce genre, sans cesse vibrionnant à la ronde, sont autant de porteurs de virus filtrants qui suffisent à contaminer un vaste public: il n’y faut que quelques dizaines d’années, parfois un peu plus, souvent beaucoup moins: la gloire de Mallarmé, comme on sait, n’a pas eu d’autre véhicule – cinquante lecteurs qui se seraient fait tuer pour lui.

Julien Gracq,
La Littérature à l’estomac,
J.J. Pauvert, pp. 27-30 © 1961, Librairie José Corti
























Tu désoles mon sommeil comme le déclin d'une mauvaise lune, comme le rêve du naufragé
sur une grève où se rameute le flot.
Tu ne seras jamais d'ici (...)
L'oreille contre cœur, au cœur de la nuit,
je guette le suspens de ton écoute sagace, ta rumeur imperturbable de coquillage qui sait l'océan,
j'épie sous tes cils fermés le scintillement revenu de l'étoile étrangère, l'éveil de ta main clandestine
comme une poignée de porte."

Prose pour L'
'Etrangère










Tant de mains pour transformer ce monde, et si peu de regards pour le contempler!
Lettrines

Julien Gracq















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Ce qui commande chez un écrivain,
l'efficacité dans l'emploi des mots,
ce n'est pas la capacité d'en serrer
de plus près le sens, c'est une connaissance
presque tactile du tracé de leur clôture
et plus encore de leurs litiges de mitoyenneté.
Pour lui, presque tout dans le mot
est frontière, et presque rien
n'est contenu.

Julien Gracq
En lisant en écrivant



















Colloque sentimental


Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.

-Te souvient-il de notre extase ancienne?
-Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?

-Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom?
Toujours vois-tu mon âme en rêve? -Non.

-Ah! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches! -C'est possible.

Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir!
-L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

Paul Verlaine









"Colloque sentimentale est le dernier poème du recueil Les Fêtes galantes de Verlaine.
Ce poème est un dialogue entre deux interlocuteurs : c’est en fait une pièce de théâtre dans le poème. Ce dialogue est encadré par un décor. Ce poème est constitué de strophes de deux vers appelés distiques."

http://www.bacdefrancais.net/colloque-sentimental-verlaine.php







«Tant de mains pour transformer ce monde, et si peu de regards pour le contempler !»


Julien Gracq

- Lettrines











. Dans la mesure intime de la vie qui nous est rendue, nous renaissons à notre force et à notre joie, mais parfois cette note est grave et nous surprend comme le pas d'un promeneur qui fait résonner une caverne: c'est qu'une brèche s'est ouverte pendant notre sommeil, qu'une paroi nouvelle s'est effondrée sous la poussée de nos songes, et qu'il nous faudra vivre maintenant pour de longs jours comme dans une chambre familière dont la porte battrait inopinément sur une grotte.

JULIEN GRACQ
Le rivage des SYRTES












Il y a dans notre vie des matins privilégiés où l’avertissement nous parvient, où dès l’éveil résonne pour nous, à travers une flânerie désœuvrée qui se prolonge, une note plus grave, comme on s’attarde, le cœur brouillé, à manier un à un les objets familiers de sa chambre à l’instant d’un grand départ. Quelque chose comme une alerte lointaine se glisse jusqu’à nous dans ce vide clair du matin plus rempli de présages que les songes; c’est peut-être le bruit d’un pas isolé sur le pavé des rues, ou le premier cri d’un oiseau parvenu faiblement à travers le dernier sommeil; mais ce bruit de pas éveille dans l’âme une résonance de cathédrale vide, ce cri passe comme sur les espaces du large, et l’oreille se tend dans le silence sur un vide en nous qui soudain n’a pas plus d’écho que la mer. Notre âme s’est purgée de ses rumeur et du brouhaha de foule qui l’habite; une note fondamentale se réjouit en elle qui en éveille l’exacte capacité. Dans la mesure intime de la vie qui nous est rendue, nous renaissons à notre force et à notre joie, mais parfois cette note est grave et nous surprend comme le pas d’un promeneur qui fait résonner une caverne: c’est qu’une brèche s’est ouverte pendant notre sommeil, qu’une paroi nouvelle s’est effondrée sous la poussée de nos songes, et qu’il nous faudra vivre maintenant pour de longs jours comme dans une chambre familière dont la porte battrait inopinément sur une grotte.


http://www.jose-corti.fr/titresfrancais/rivage-des-syrtes.html







«Le rassurant de l'équilibre, c'est que rien ne bouge. Le vrai de l'équilibre, c'est qu'il suffit d'un souffle pour tout faire bouger.»


Julien Gracq










Errant par le monde

Être au monde. Tant de mains pour (le) transformer (...), si peu d’yeux pour le contempler.


La poésie est alliance, fusion dans le noyau aveugle : fin allégée de soi, humilité. Si douloureuse, si violente soit-elle, elle vibre par excellence dans (le) sentiment du " oui ". Nous ne sommes au monde qu’en renonçant à le faire nôtre, comme en témoignent chez Gracq ces figures humaines (...) devenues graduellement des " transparents " (...) à travers lesquels (on) ne cesse d’apercevoir le fond de feuillages, de verdure ou de mer contre lequel ils bougent sans vraiment se détacher. Sans cette union indissoluble qui se scelle chaque jour et chaque minute, qu’attendre d’autre qu’une vaine ipséité où l’être se dessèche ? Terre intacte sous nos fragiles empreintes, sous l’exigence que nous avons eue de marquer (...) de (notre) signe (...) les grands accidents du paysage. Terre où parfois n’apparaît nulle cicatrice d’homme, comme ressuyée de (lui), balayant ses traces, étouffant ses bruits.
Être au monde. Au rythme des pas obsèd(ant) le marcheur, à un éclairage qui l’a séduit, au suc inexprimable de l’heure qu’il est. Ici et maintenant : " Aller me suffit " (René Char).
Imprégnation, osmose. Acquiescement – au-delà de l’analyse, des concepts – à la pure conscience d’être où reflue la pensée ; où la lumière – profuse, superfétatoire, luxueuse à force d’inutilité, loin de nous éclairer, brûle pour elle seule d’un éclat dévorant. Mais dans sa distance même, qu’est-ce qui veut nous rejoindre, à travers ces journées (...) baptismales, ces pressentiments d’un passage de ligne non plus climatique, mais visuel, auditif – l’espoir enfin d’une entrée en résonance universelle ?
Aller, guettant le point suprême où tremble comme une promesse, où nous redevenons le voyageur (...) colle de toute sa peau sans avoir besoin de les déchiffrer, à mille effluves prémonitoires. Regard perdu, éperdu. A jamais voué. Silence dilaté, rayon vert – une sorte, soudain, d’élargissement brusque et vibrant. Clichés, balayage de photons, la lumière en division à l’infini que voulait-on, que cherche-t-on ? De dos. Immobile au bord de la mer de nuages. L’étincelle élève le gouffre, la main est sans ombre. Celui qui regarde à nos yeux.

Christian Hubin

Julien Gracq, l’éveilleur du soir









http://fr.wikipedia.org/wiki/Christian_Hubin















Pas davantage qu’un automne sans exaltation agonique des beaux jours, on ne peut imaginer le paysage littéraire sans Julien Gracq. Son œuvre ne s’ajoute pas aux autres comme l’arbre dans la forêt ; elle modifie la perception d’ensemble, sa perspective et sa couleur. L’ignorerions-nous qu’elle nous ferait signe et nous habiterait à notre insu dans la réfraction mystérieuse des sous-bois : une influence météorique, quelquefois, cache un style.

Hubert Haddad


http://fr.wikipedia.org/wiki/Hubert_Haddad



















Le monde de Julien Gracq est un monde de qualités, c’est-à-dire magique. Lui-même, par la bouche de son héros : le Beau Ténébreux [deux adjectifs], reconnaît dans la terre une réalité fermée, dont il espère mettre en mouvement, par " une espèce d’acupuncture tellurique ", les centres nerveux, les points d’attache de la vie. Il semble que lorsque le monde devient magique, plusieurs sortes de transformations se produisent. D’abord, les objets font place aux éléments : une instabilité générale menace la configuration des choses qu’à chaque instant un groupement différent d’adjectifs peut transmuer en d’autres choses. Mais, de plus, cet univers qui ne répond plus à nos pratiques rationnelles. [" Déteste les adjectifs; chéris la raison ", disait le maître de Juliette], ne tombe pas pour autant dans l’incohérence absolue ou, comme on dit, dans la contingence. Au contraire, il existe bien davantage comme unité, tout en lui est lié, les trajets s’abolissent, l’éloignement ne protège plus, nous sommes à la merci de ce qui nous est le plus étranger. Dans la magie, les choses cherchent à exister à la manière de la conscience, et la conscience se rapproche de l’existence des choses. D’un côté, les rochers, la chambre, l’étang semblent receler une intention et cacher une disponibilité énigmatique. De l’autre, les hommes perdent leur liberté, ont des airs de somnambule en plein jour, sont aux prises avec une espèce de glu cosmique, de dissolution brumeuse et géante. [De là, l’importance des fantômes et des esprits - qui sont beaucoup moins esprits que choses : consciences plus qu’à moitié enterrées].



Maurice Blanchot, extrait de Grève désolée, obscur malaise, paru dans les cahiers de la Pléiade, 1947.








Extraits de Pour Julien Gracq, dans le journal Initiales – Groupement de libraires.

"Nous avons chacun des raisons égoïstes de relire un écrivain : c’est qu’il exprime ce que nous éprouvons confusément. J’aime chez Gracq son attention profonde aux paysages et aux topographies, à ce qu’on peut appeler "l’esprit des lieux". Je retrouve chez lui certaines sensations que j’ai ressenties sans être capable de les formuler et qu’il a fixées, lui, avec son doigté et sa sensibilité d’acupuncteur".

Patrick Modiano


















Un après-Gracq ? Bien sur, et massif et omniprésent, mais diffus. Je ne connais pas d’épigones notables – tout juste des suceurs de roue. Mais, comme toujours les plus grands (c’est d’ailleurs à cela qu’on reconnaît les plus grands), il est pillé, et il est juste qu’il le soit. Parmi les plus belles proses de nos générations, il n y en a aucune qui, à un moment ou un autre, ne se souvienne de la sienne. çà et là une phrase de Gracq, une façon de Gracq, un emploi adjectif, apparaît dans de multiples textes qui ne sont pas de sa main – parfois parce que nous le voulons, et d’autres fois à notre insu, car Gracq est en nous. De ce plagiat généralisé, je peux prendre un exemple que je connais bien, puisque c’est dans un de mes livres. Je parle dans Vies minuscules d’un enfant demeuré de l’arrière-campagne, " tout pétri du sommeil rural dont son lieu-dit dormait " – eh bien, je le confesse, c’est un emprunt tout à fait prémédité à une page de Lettrines sur Rimbaud, plus précisément à propos du lieu-dit Roche et autres trous perdus des Ardennes, dont Gracq écrit qu’ils sont ensevelis dans un " sommeil rural épais ". J’ai la faiblesse – ou l’hypocrisie – de me dire que de tels vols sont des hommages. Ce qu’ils dérobent devient dans la perspective comme un fait de nature, comme une chose, comme une pierre – quelque chose qui revient, qui va de soi et qui ne meurt pas. "

Pierre Michon



http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Michon












Sources:

http://www.jose-corti.fr/auteursfrancais/ecrivainssurgracq.html












http://fr.wikipedia.org/wiki/Julien_Gracq











"Ce que j'ai cherché à faire, entre autres choses, dans Le Rivage cles Syrtes, plutôt qu'à raconter une histoire intemporelle, c'est à libérer par distillation un élément volatil "l'esprit-de-l'Histoire", au sens où on parle d'esprit-devin, et à le raffiner suffisamment pour qu'il pût s'enflammer au contact de l'imagination. Il y a dans l'Histoire un sortilège embusqué, un élément qui, quoique mêlé à une masse considérable d'excipient inerte, a la vertu de griser. Il n'est pas question, bien sûr, de l'isoler de son support. Mais les tableaux et les récits du passé en recèlent une teneur extrêmement inégale, et, tout comme on concentre certains minerais, il n'est pas interdit à la fiction de parvenir à l'augmenter.
Quand l'Histoire bande ses ressorts, comme elle fit, pratiquement sans un moment de répit, de 1929 à 1939, elle dispose sur l'ouïe intérieure de la même agressivité monitrice qu'a sur l'oreille, au bord de la mer, la marée montante dont je distingue si bien la nuit à Sion, du fond de mon lit, et en l'absence de toute notion d'heure, la rumeur spécifique d'alarme, pareille au léger bourdonnement de la fièvre qui s'installe. L'anglais dit qu'elle est alors on the move. C'est cette remise en route de l'Histoire, aussi imperceptible, aussi saisissante dans ses commencements que le premier tressaillement d'une coque qui glisse à la mer, qui m'occupait l'esprit quand j'ai projeté le livre. J'aurais voulu qu'il ait la majesté paresseuse du premier grondement lointain de l'orage, qui n'a aucun besoin de hausser le ton pour s'imposer, préparé qu' il est par une longue torpeur imperçue."

(Julien Gracq, En lisant en écrivant, p.216)


















'Dans le cadre de la parution d'un catalogue consacré à la bibliothèque de livres d'échecs de Julien Gracq, nous vous proposons en avant-première le commentaire d'une de ses parties notées, ici avec sa soeur Suzanne, qui fut celle qui lui appris à jouer et l'initia aux premiers rudiments et premières lectures sur le sujet.'








L'odeur apéritive de liesse et de vacances, qu'est pour moi depuis l'enfance l'odeur de la résine.



Lettrines II (1974)
Citations de Julien Gracq












Guillou improvisation on text Les Chapelle des abimes.




http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Guillou
















Julien GRACQ 'Entretien"



http://www.autourdejuliengracq.fr/Autour_de_Julien_Gracq/Accueil.html












« Son rire de pluie fraîche »



Julien Gracq


Un balcon en forêt

















Art Numérique et Photos par Jacqueline Waechter 2010
Val de Loire, environs de Saumur...




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