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Art Numérique et Dessins librement inspirés de l'œuvre de Diego Giacometti
en hommage à l'artiste discret, fervent amoureux des plantes et des animaux...
Jacqueline Waechter 2010

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"Alberto s'attardait donc à Genève tout en continuant à se faire du souci pour Diego à Paris.
Si toutefois il imaginait que son jeune frère avait besoin de lui pour veiller sur son bien-être,
il se trompait du tout au tout.
Pendant les années de difficultés et de privations, Diego n'avait compté que sur lui-même.
Et, comme pour reconnaître symboliquement cette victorieuse autonomie,
la guerre lui avait fait don d'un petit compagnon de jeu,
qui venait d'un de ses enfers les plus effroyables: il s'agissait d'un renard originaire d'Auschwitz.
Un voisin de Diego, qui appartenait à la Résistance, avait été arrêté par la Gestapo, torturé, et déporté. Or non seulement il avait survécu, mais là-bas dans cet univers inhumain, il avait réussi à attraper, à apprivoiser et à nourrir une petite renarde. Rapatrié après la libération du camp, il avait ramené l'animal à Paris, et le tenait chez lui, enchaîné. C'est là que Diego l'avait vu pour la première fois. Indigné, il avait demandé avec colère comment un homme qui avait supporté les horreurs d'un camp de concentration pouvait transporter une bête sauvage à plus de mille kilomètres de son habitat d'origine pour la garder enchaînée dans un appartement obscur. Honteux, l'ancien déporté avait offert sa mascotte à Diego, qui l'avait rapportée rue Hippolyte-Maindron. Il avait nommé la petite renarde Mademoiselle Rose, à cause de la couleur de son pelage. Elle pouvait circuler dans les deux ateliers et le passage, mais Diego prenait grand soin de tenir fermée la porte sur la rue, par crainte des accidents qui pourraient lui arriver si elle s'échappait.
Quand elle était seule avec Diego, Mademoiselle Rose se montrait enjouée et docile.
Il aimait son espièglerie et son intelligence. Parfois elle faisait la morte, couchée par terre sur le dos, les yeux fermés, les mâchoires entrouvertes. Il pouvait la tourner et la retourner, ou la soulever par la queue, sans qu'elle donne le moindre signe de vie. S'il s'éloignait en feignant l'indifférence, elle bondissait sur ses épaules et lui mordillait le coup. Il lui avait appris à sauter par dessus un manche à balai d'avant en arrière et d'arrière en avant. S'il l'appelait, elle accourait aussitôt. Mais quand il y avait des visiteurs étrangers, elle se réfugiait au fond du terrier qu'elle s'était creusé dans un coin sous un tas de plâtre. En dépit du plaisir que lui donnait sa présence, Mademoiselle Rose dégageait un parfum moins plaisant que celui de la fleur. L'odeur de renard était intense, et envahissait tout, avec cette circonstance aggravante que l'animal cachait les bouts de viande que Diego lui donnait dans son terrier, où ils pourrissaient et exhalaient une forte puanteur. Diego s'en accommodait, d'ailleurs.
Il comprenait que l'atelier ne pouvait remplacer les champs et les bois de Pologne et il n'oubliait pas ce que la renarde avait du vivre. Certes, la guerre avait déraciné des millions d'êtres, les emportant vers de terribles destinations, et Mademoiselle Rose n'était qu'une unité dans cette masse immense, et peut-être la plus insignifiante, mais pour qui avait le sens de la vie animale, cette insignifiance même lui donnait un relief particulier.
Et puis le fait de savoir d'où elle venait faisait ressortir le contraste entre les vertus des bêtes et la bestialité des hommes.
Avec son caractère détaché, modeste, distant, réservé, Diego n'était pas porté à contracter à la légère un attachement quelconque, mais durant les mois où il attendait le retour de son frère, il s'attacha beaucoup à Mademoiselle Rose.
A plusieurs reprises, Alberto annonça son arrivée imminente. Diego se rendait chaque fois à la gare et constatait qu'il n'était pas dans le train. Cela ne le surprenait pas outre mesure:
il savait combien son frère était imprévisible en matière de voyages, et il attendait patiemment.
L'été approchait de sa fin. Alberto fit de nouveaux ses adieux. Il brûla la plupart des dessins faits au cours des trois années précédentes, et plaça ses figurines dans des boites d'allumettes.
restait un dernier problème. Comme d'habitude, il n'avait pas assez d'argent. Au lieu de s'adresser à sa mère, il demanda un prêt à Annette, qui s'exécuta. A tout point de vue la démarche parait curieuse. En demandant un prêt à Annette pour quitter Genève, Alberto sollicitait son aide pour mettre fin à leur relation, ce qui était bien la dernière chose qu'elle désirait; en acceptant l'argent d'Annette, il contractait une obligation pour l'avenir, ce qui était bien la dernière chose qu'il désirait. S'il s'était montré irresponsable en s'embarquant dans l'affaire, c'est bien pire de la conclure de façon si peu concluante. Mais l'indécis, l'ambigu,
pour ne pas dire l'ambivalent étaient dans la nature de Giacometti.
En tout cas, quand le 17 septembre 1945, Alberto quitta Genève, ni lui ni Annette ne pouvaient supposer qu'ils se reverraient à l'avenir autrement que de façon épisodique.
Il prit le train de nuit pour Paris. Vingt-Trois ans plus tôt, le train l'avait emporté vers cette même destination. La destination, c'est à dire la ville, et lui-même avaient changé entre temps.
L'effet cumulatif des changements allaient faire pencher la balance.
Un jour comme les autres. Il ne faisait pas chaud. Ce matin-là, une fois de plus, Diego était allé à la gare de Lyon, à la suite d'un télégramme. Et, de nouveau, il n'y avait personne.
Au milieu de l'après-midi, Alberto entrait calmement dans l'atelier sa valise à la main. Un retard inexplicable s'était produit, mais il était là, après trois ans et huit mois!.
Ce fut leur plus longue séparation, avant la séparation finale. Rien n'avait changé entre eux, naturellement. Peu de temps suffit à Alberto pour avoir l'impression qu'il ne s'était jamais absenté . Cela, il le devait à son frère, dans une large mesure. Car il avait retrouvé son atelier exactement comme il l'avait laissé. Son canif occupait toujours la place où il l'avait déposé en décembre 1941.
Si content, surpris, rassuré qu'il fût de retrouver son atelier intact, Alberto constata une différence: une odeur ; aussi nouvelle que déplaisante,
l'âcre fumet dégagé par Mademoiselle Rose.
La petite renarde s'était tenue timidement à l'écart pendant les retrouvailles fraternelles.
Diego dut s'expliquer. Alberto n'avait jamais partagé l'amour de son frère pour les animaux. Comme ils passaient sans cesse d'un atelier à l'autre au long de la journée, la gêne olfactive ne pouvait pas disparaître tant que l'animal resterait. Cependant, le jour où il venait d'arriver, Alberto ne pouvait pas souhaiter transformer en problème un inconvénient mineur. Il ne dit rien.
Le soir venu, les deux frères se séparèrent comme d'habitude.
Diego alla dîner avec Nelly ou avec ses amis, et Alberto partit de son côté.
Au moment où ils se dirent au revoir, Diego rappela que la porte du passage donnant sur la rue devait demeurer fermée pour ne pas exposer Mademoiselle Rose aux dangers de la grande ville. Le lendemain matin, il revint de bonne heure rue Hippolyte Maindron.
La porte sur la rue était entrebâillée et Mademoiselle Rose avait disparu. Il ne la revit jamais.
Diego fut malheureux et furieux. C'était Alberto qui avait laissé la porte entrebâillée, probablement parce qu'il avait oublié les recommandations de son frère.
Alberto, à coup sûr, exprima ses regrets. Mais les regrets ne pouvaient pas ramener Mademoiselle Rose.
L'ennui, c'est que Diego se trouvait dans la quasi-impossibilité de de croire que son frère avait laissé la porte entrouverte par distraction.
Il devinait une tentation irrésistible de profiter d'une occasion qui ferait d'une présence gênante une absence bienvenue. Ce soupçon lui resta sur le cœur, et cela d'autant plus qu'il n'y avait rien d'autre à faire que d'oublier l'incident. Il n'en résulta pas de franche querelle entre les frères, mais la disparition de Mademoiselle Rose fut la cause d'une espèce de malaise.
Cela passa, bien entendu, mais six ans plus tard, les traits fins de la petite renarde pointèrent à la base d'un candélabre baroque que Diego avait fabriqué pour célébrer le cinquantième anniversaire de son frère".
Source : extrait de "Giacometti Biographie"
par James Lord
NIL éditions



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Jacqueline Waechter 2010

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