vendredi 26 mars 2010

" Toute Pensée émet un Coup de Dés"

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Un coup de dés jamais n'abolira le hasard


« Je crois bien que je suis le premier homme qui ait vu cet ouvrage extraordinaire. A peine l'eut-il achevé, Mallarmé me pria de venir chez lui; il m'introduisit dans sa chambre de la rue de Rome où derrière une antique tapisserie reposèrent jusqu'à sa mort, signal par lui donné de leur destruction, les paquets de ses notes, le secret matériel, de son grand œuvre inaccompli. Sur sa table de bois très sombre, carrée, aux jambes torses, il disposa le manuscrit de son poème; et il se mit à lire d'une voix basse, égale, sans le moindre `effet´, presque à soi-même. ... Mallarmé, m'ayant lu le plus uniment du monde son `Coup de dés´, comme simple préparation à une plus grande surprise, me fit enfin considérer le dispositif. ... »

Paul Valéry















«Vaincre le hasard mot pour mot.»

Stéphane Mallarmé







"Préface

J’aimerais qu’on ne lût pas cette Note ou que parcourue, même on l’oubliât ; elle apprend, au Lecteur habile, peu de chose situé outre sa pénétration : mais, peut troubler l’ingénu devant appliquer un regard aux premiers mots du Poème pour que de suivants, disposés comme ils sont, l’amènent aux derniers, le tout sans nouveauté qu’un espacement de la lecture. Les "blancs", en effet, assument l’importance, frappent d’abord ; la versification en exigea, comme silence alentour, ordinairement, au point qu’un morceau, lyrique ou de peu de pieds, occupe, au milieu, le tiers environ du feuillet : je ne transgresse cette mesure, seulement la disperse. Le papier intervient chaque fois qu’une image, d’elle-même, cesse ou rentre, acceptant la succession d’autres et, comme il ne s’agit pas, ainsi que toujours, de traits sonores réguliers ou vers - plutôt, de subdivisions prismatiques de l’Idée, l’instant de paraître et que dure leur concours, dans quelque mise en scène spirituelle exacte, c’est à des places variables, près ou loin du fil conducteur latent, en raison de la vraisemblance, que s’impose le texte. L’avantage, si j’ai droit à le dire, littéraire, de cette distance copiée qui mentalement sépare des groupes de mots ou les mots entre eux, semble d’accélérer tantôt et de ralentir le mouvement, le scandant, l’intimant même selon une vision simultanée de la Page : celle-ci prise pour unité comme l’est autre part le Vers ou ligne parfaite. La fiction affleurera et se dissipera, vite, d’après la mobilité de l’écrit, autour des arrêts fragmentaires d’une phrase capitale dès le titre introduite et continuée. Tout se passe, par raccourci, en hypothèse ; on évite le récit. Ajouter que de cet emploi à nu de la pensée avec retraits, prolongements, fuites, ou son dessin même, résulte, pour qui veut lire à haute voix, une partition. La différence des caractères d’imprimerie entre le motif prépondérant, un secondaire et d’adjacents, dicte son importance à l’émission orale et la portée, moyenne, en haut, en bas de page, notera que monte ou descend l’intonation. Seules certaines directions très hardies [1], des empiètements, etc., formant le contrepoint de cette prosodie, demeurent dans une œuvre, qui manque de précédents, à l’état élémentaire : non que j’estime l’opportunité d’essais timides ; mais il ne m’appartient pas, hormis une pagination spéciale ou de volume à moi, dans un Périodique, même valeureux, gracieux et invitant qu’il se montre aux belles libertés, d’agir par trop contrairement à l’usage. J’aurai, toutefois, indiqué du Poème ci-joint, mieux que l’esquisse, un « état » qui ne rompe pas de tous points avec la tradition ; poussé sa présentation en maint sens aussi avant qu’elle n’offusque personne : suffisamment, pour ouvrir des yeux. Aujourd’hui ou sans présumer de l’avenir qui sortira d’ici, rien ou presque un art, reconnaissons aisément que la tentative participe, avec imprévu, de poursuites particulières et chères à notre temps, le vers libre et le poème en prose. Leur réunion s’accomplit sous une influence, je sais, étrangère, celle de la Musique entendue au concert ; on en retrouve plusieurs moyens m’ayant semblé appartenir aux Lettres, je les reprends. Le genre, que c’en devienne un comme la symphonie, peu à peu, à côté du chant personnel, laisse intact l’antique vers, auquel je garde un culte et attribue l’empire de la passion et des rêveries ; tandis que ce serait le cas de traiter, de préférence (ainsi qu’il suit) tels sujets d’imagination pure et complexe ou intellect : que ne reste aucune raison d’exclure de la Poésie - unique source."







"UN COUP DE DÉS

JAMAIS

QUAND BIEN MÊME LANCÉ DANS DES CIRCONSTANCES ÉTERNELLES

DU FOND D’UN NAUFRAGE

SOIT que

l’Abîme

blanchi
étale
furieux
sous une inclinaison
plane désespérément

d’aile

la sienne

par

avance retombée d’un mal à dresser le vol
et couvrant les jaillissements
coupant au ras les bonds







très à l’intérieur résume

l’ombre enfouie dans la profondeur par cette voile alternative

jusqu’adapter
à l’envergure

sa béante profondeur en tant que la coque

d’un bâtiment

penché de l’un ou l’autre bord







LE MAÎTRE
hors d’anciens calculs
où la manoeuvre avec l’âge oubliée
surgi
inférant
jadis il empoignait la barre
de cette conflagration
à ses pieds
de l’horizon unanime



que se
prépare
s’agite et mêle
au poing qui l’étreindrait
comme on menace
un destin et les vents
l’unique Nombre qui ne peut pas
être un autre





Esprit
pour le jeter
dans la tempête
en reployer la division et passer fier

hésite
cadavre par le bras
écarté du secret qu’il détient
plutôt
que de jouer
en maniaque chenu
la partie
au nom des flots
un
envahit le chef
coule en barbe soumise
naufrage cela
direct de l’homme

sans nef
n’importe
où vaine

ancestralement à n’ouvrir pas la main
crispée
par delà l’inutile tête

legs en la disparition







à quelqu’un
ambigu

l’ultérieur démon immémorial

ayant
de contrées nulles
induit
le vieillard vers cette conjonction suprême avec la probabilité

celui
son ombre puérile
caressée et polie et rendue et lavée
assouplie par la vague et soustraite
aux durs os perdus entre les ais


d’un ébat
la mer par l’aieul tentant ou l’aieul contre la mer
une chance oiseuse







Fiançailles
dont
le voile d’illusion rejailli leur hantise
ainsi que le fantôme d’un geste

chancellera
s’affalera

folie

N’ABOLIRA

COMME SI

Une insinuation
simple
au silence
enroulée avec ironie
ou
le mystère
précipité
hurlé

dans quelque proche
tourbillon d’hilarité et d’horreur

voltige
autour du gouffre
sans de joncher
ni fuir

et en berce le vierge indice







COMME SI

plume solitaire éperdue

sauf

que la rencontre ou l’effleure une toque de minuit
et immobilise
au velours chiffonné par un esclaffement sombre

cette blancheur rigide

dérisoire
en opposition au ciel
trop
pour ne pas marquer
exigûment
quiconque

prince amer de l’écueil

s’en coiffe comme de l’héroique
irrésistible mais contenu
par sa petite raison virile
en foudre

soucieux
expiatoire et pubère
muet
rire
que


SI


La lucide et seigneuriale aigrette
de vertige
au front invisible
scintille
puis ombrage
une stature mignonne ténébreuse
debout
en sa torsion de sirène
le temps
de souffleter
par d’impatientes squames ultimes
bifurquées
un roc

faux manoir
tout de suite
évaporé en brumes

qui imposa
une borne à l’infini






C’ÉTAIT
LE NOMBRE
issu stellaire

EXISTAT-IL
autrement qu’hallucination éparse d’agonie

COMMENÇAT-IL ET CESSAT-IL
sourdant que nié et clos quand apparu
enfin
par quelque profusion répandue en rareté
SE CHIFFRAT-IL

évidence de la somme pour peu qu’une
ILLUMINAT-IL

CE SERAIT
pire
non
davantage ni moins
indifféremment mais autant
LE HASARD

Choit
la plume
rythmique suspens du sinistre
s’ensevelir
aux écumes originelles
naguère d’où sursauta son délire jusqu’à une cime
flétrie
par la neutralité identique du gouffre

RIEN

de la mémorable crise
ou se fût
l’événement
accompli en vue de tout résultat nul
humain
N’AURA EU LIEU
une élévation ordinaire verse l’absence









QUE LE LIEU
inférieur clapotis quelconque comme pour disperser l’acte vide
abruptement qui sinon
par son mensonge
eût fondé
la perdition

dans ces parages
du vague
en quoi toute réalité se dissout








EXCEPTÉ
à l’altitude
PEUT-ÊTRE
aussi loin qu’un endroit
fusionne avec au delà
hors l’intérêt
quant à lui signalé
en général
selon telle obliquité par telle déclivité
de feux

vers
ce doit être
le Septentrion aussi Nord








UNE CONSTELLATION

froide d’oublie et de désuétude
pas tant
qu’elle n’énumère
sur quelque surface vacante et supérieure
le heurt successif
sidéralement
d’un compte total en formation

veillant
doutant
roulant
brillant et méditant

avant de s’arrêter
à quelque point dernier qui le sacre

Toute Pensée émet un Coup de Dés".











«Oui, je le sais, nous ne sommes que de vaines formes de la matière,
mais bien sublimes pour avoir inventé Dieu et notre âme.»

Stéphane Mallarmé

- Correspondance 1862-1871








Non seulement Dieu joue aux dés mais il les jette parfois là où on ne peut les voir. ”

Stephen Hawking







"J'utilise le mot Dieu dans un sens impersonnel, comme Einstein le faisait pour les lois de la nature."

  • Question de sciences et vie : A plusieurs reprises, dans votre livre, vous mentionnez Dieu. Qu'entendez-vous exactement par Dieu ?
  • « Stephen Hawking : le conteur du temps »,
  • Akéla Sari et Valérie Greffoz, Sciences et vie, nº 1058, 2005, p. 125






"Dieu ne joue pas aux dés."


Albert Einstein







“We are just an advanced breed of monkeys on a minor planet of a very average star.
But we can understand the Universe.
That makes us something very special.”

Stephen Hawking

(English Physicist, b.1942)









Si l'humanité veut avoir un avenir à long terme, il faut que son horizon dépasse celui de la planète Terre. Il n'est pas possible que nous continuions à nous regarder le nombril et à miser sur une planète surpeuplée et de plus en plus polluée. Cela va nous prendre du temps et des efforts, mais cela deviendra de plus en plus facile avec les avancées technologiques.


















Mallarmé, intraduisible, même en français.

Journal, 1 mars 1898

Jules Renard





Je pense qu'il y a de bonnes chances pour que l'étude de l'univers primitif et les exigences de la logique mathématique nous conduisent à une théorie complétement unifiée durant la vie de certains de ceux qui nous entrourent aujourd'hui, à condition toutefois que nous n'explosions pas auparavant. (...)



Une théorie complète, logique et unifiée n'est que le premier pas : notre but est une complète compréhension des événements autour de nous et de notre propre existence. (...)


Nous voulons donner un sens à ce que nous voyons autour de nous et poser les questions : Quelle est la nature de l'Univers ? Quelle est notre place dans l'Univers ? D'où venons-nous, lui et nous ? (...)


Cependant, si nous découvrons une théorie complète, elle devrait un jour être compréhensible dans ses grandes lignes par tout le monde, et non par une poignée de scientifiques. Alors, nous tous, philosophes, scientifiques, et même gens de la rue, serons capables de prendre part à la discussion sur la question de savoir pourquoi l'Univers et nous-mêmes, nous existons. Si nous trouvons la réponse à cette question, ce sera le triomphe ultime de la raison humaine - à ce moment, nous connaîtrons la pensée de Dieu.


  • (fr) « La pensée de Dieu », Loup Verlet, dans La théorie de Tout, Collectif, éd. Maisonneuse & Larose : Sciences et Avenir, coll. Quintescience, 1999 (ISBN 2-7068-1412-8), p. 72





Galilée a été le premier scientifique moderne, qui réalisa l'importance de l'observation ; et Einstein était le plus grand, mais ce qui est rassurant, c'est qu'il a eu quand même un certain nombre de "d'angles morts" (blind spots),

comme la mécanique quantique et l'effondrement gravitationnel.

  • Question de sciences et vie : Parmi tous les scientifiques, lesquels vous ont le plus inspiré, et pourquoi ?
  • « Stephen Hawking : le conteur du temps »,
  • Akéla Sari et Valérie Greffoz, Sciences et vie, nº 1058, 2005, p. 125





Stéphane Mallarmé

« Le Coup de Dés est une longue réflexion philosophique sur l’espace et le temps,
la création de l’univers, son origine, son évolution et celle de l’être, reflétée à la fois par la pensée, la mémoire, le langage, événement unique chez les êtres vivants et qui permet de communiquer à un autre des créations totalement nouvelles telles qu’un poème, le nombre, la prosodie et enfin la beauté.



Questions qui resteront presque toutes sans réponse, puisque la fin du "Poème" revient à son tout début. Seule la beauté trouve une réponse dans le poème dont Mallarmé veut bien nous dévoiler dans Un Coup de Dés quelques manières de le construire, la sienne en particulier, et si l’on a du génie ! »

Françoise Morel.







Numerical Art and Drawings by Jacqueline Waechter 2010


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