samedi 13 mars 2010

Secteur Nord ...

....























































































retrouver ce média sur www.ina.fr







Secteur Nord

Nouvelle par Jacqueline Waechter
2010




"And did you get what
you wanted from this life, even so?
I did.
And what did you want?
To call myself beloved, to feel myself
beloved on the earth. "



— Raymond Carver


















On était le 19 du mois, un samedi terne de décembre. L'hiver était arrivé d'un coup. Comme d'un fait exprès, dans la presse on ne parlait que de réchauffement climatique,
de la sècheresse en Amérique du Sud, dans certains pays l'eau commençait à manquer.
Paris était gris, zébré de pluie fine presque impalpable, on avait l'impression que le jour était né charbonneux et sans lumière.
























Il lui avait fallu presque trois quarts d'heure pour passer la Porte de la Chapelle, venant du centre de la ville encombrée de voitures.
Il s'était vite aperçu qu'il allait arriver plus tard qu'initialement prévu, il lui faudrait revoir son programme, cette seule idée suffisait à le mettre mal à son aise. D'un œil machinalement rivé au niveau du tableau de bord, pour se donner une contenance, mieux masquer son impatience, il tentait, tout en fixant également le ruban de la route qui défilait devant lui, de se cacher à lui-même un mécontentement qui, s'il devenait trop évident, risquerait de le rendre nerveux. Il devrait prendre de l'essence au plus vite, dès le début de l'autoroute du Nord, son idée était de rouler ensuite d'une seule traite jusqu'à sa destination; le temps pressait, il le sentait, cela le rendait malhabile.

Il voulait aussi compenser les heures perdues, il était à ce sujet là en calcul permanent dans sa tête. Il se demandait comment faire pour rendre plus vivable son actuelle situation, qu'il avait compliquée à souhait; bien entendu, il n'y arrivait pas. Plus il essayait de mettre de l'ordre dans sa tête, plus la solution lui échappait, plus il oubliait de faire certaines choses par ailleurs. Il lui arrivait de plus en plus souvent de rester évasif en toutes circonstances, cela avait le don d'irriter les siens. Certains de ses collègues de travail ne se gênaient pas pour devenir facilement grinçants à son sujet, d'autant qu'ils étaient envieux. Ils ne le comprenaient pas, il faut dire qu'il était d'un naturel méfiant, qu'il ne se livrait pas, surtout à eux; et ils n'échangeaient le plus souvent que des banalités d'usage. D'ailleurs ils n'essayaient même pas de se mettre à sa place, ils se contentaient de le juger, ils le jaugeaient, attendant peut être de sa part le faux pas, dont ils sauraient se faire un atout stratégique, tirer le maximum d'avantage, mine de rien, tout en lui laissant subrepticement occuper une fonction vidée peu à peu de sa substance; en ce sens là, c'était tout ce qu'on pouvait trouver de plus vicieux comme comportement.
Il aurait préféré pouvoir traiter d'homme à homme, il était fatigué d'être obligé de biaiser en permanence, d'avoir acquis en ce domaine un art du savoir faire que certains lui enviaient, sans voir plus avant les dégâts occasionnés par la persistance de tels symptômes handicapants, le quasi automatisme de telle attitude de contournement en sa vie personnelle, tout ce qui le privait si souvent de son droit de libre-arbitre.


Ces derniers temps, il avait le sentiment que ça empirait. Lui seul savait combien ce souci-là lui octroyait de tracas, beaucoup de peine pour le dissimuler, surtout. Mais par une sorte d'instinct de conservation, il transformait vite l'amorce de cette méprise, toutes les mauvaises ondes, en énergie, c'est ainsi qu'il donnait, de manière inattendue, pour qui ne le connaissait pas suffisamment, matière à un feu nourri d'actions de diversions, synonymes de son exigence vis à vis de lui-même et de sa ténacité foncières. Les tensions étaient de suite habilement recentrées, dans l'idée de relever un challenge, de s'afficher à la mode du moment. Il s'agissait surtout de ne pas se laisser déstabiliser par quoi que ce soit, par qui que ce soit, de s'appliquer à apporter une réponse perçue comme valorisante, simplement en adoptant une attitude calibrée, adaptée au mieux au formatage des mentalités types de sa profession. Donc en résumé, par bravade, il en rajoutait, rien que pour avoir le dernier mot, l'apparence de...
En ce domaine particulier, il se posait là, et il faut bien dire qu'à cette sorte de jeu, pour éviter de se faire attraper, il avait toujours excellé.









Il savait qu'il lui faudrait prochainement refaire le plein de carburants, de café, pour continuer sur sa lancée avec la même efficacité.
Il venait juste de dépasser le grand stade de Saint Denis, dont l'image défilait inversée dans son rétroviseur, telle une soucoupe volante démultipliée d'éclats multicolores projetés dans le petit miroir oblong tout mouillé. Un véritable tango de rayons lumineux dansaient jusqu'à sa rétine, et cette féerie inattendue de lueurs artificielles lui compliquait la conduite, qu'il trouvait depuis le départ plus que fastidieuse.






Il avait choisi la station-service située juste après Saint-Denis. Pourtant pressé qu'il était d'en finir, il avait tout de même tourné en rond pendant un bon quart d'heure avant de se résigner à acheter deux sandwichs, non pas parce qu'il avait faim, mais par ce qu'il ne se souvenait plus de la marque de celui qui lui avait tant plu la dernière fois, alors qu'il avait effectué le même parcours, mais en sens inverse, et ensemble...
Il avait fait de la monnaie auprès du caissier, il avait choisi un café sans sucre simplement parce qu'il avait sommeil, pensant que ce breuvage le tiendrait mieux éveillé. En fait, il n'osait pas s'avouer qu'il trouvait qu'il avait un peu trop 'forci' ses dernières temps, il n'aimait pas cette sensation nouvelle de rappel à l'ordre: penser, à chaque repas un peu copieux, que son pantalon allait le serrer désagréablement au niveau du ventre, cette idée suffisait à lui rendre le souffle court, la digestion encore plus paresseuse que de coutume. Il fallait bien admettre qu'il n'avait plus l'age à tout digérer si facilement, mais l'avait vraiment eu un jour? pensa-il tout à coup...

Toute nouvelle contrariété lui était insupportable, tout devenait quelque chose de difficile à surmonter, et c'était nouveau pour lui, cette sorte de révolte intérieure, car par habitude, il pensait être plutôt d'un caractère conciliant, apte à tout tempérer. Cela se produisait surtout après ces longs moments d'absence, qui s'imposaient à lui, contre lesquels il luttait en vérité, comme un moulin à vent brasse de l'air en absence de meule, sans moudre de grain, sans jamais réussir à avoir gain de cause, agité désespérément par une force qui lui semblait immuablement contraire à sa nature intime. De ces sortes de bains de sensations et de réflexions qui le submergeaient, c'était à chaque fois le même résultat, il s'en ressentait le plus souvent désespérément vidé, dérisoire, il n'en ressortait pas la conscience lavée pour autant...












Ce n'était pas çà, ce n'était pas le bon sandwich, il s'était trompé.
Il avait avalé sans même le mâcher un pain mou aromatisé au thon filandreux au goût métallique, parsemé d'une salade trop fine, déjà 'cuite', le tout noyé dans une sorte d'émulsion blanc cassé à la saveur âcre et sucrée à la fois. Ce n'était même pas réconfortant, tout ce moelleux, c'était juste calculé ce qu'il fallait pour être sapide, en même temps que limite. Il l'avait quand même terminé goulument, presque sans s'en apercevoir, tout en ronchonnant contre lui-même. Il reprit au plus vite la route.
Une sensation un peu malsaine s'installait en lui, un méchant arrière-goût persistait en sa bouche, sans doute en partie dû à la mayonnaise au goût chimique; sans compter qu'il y avait les essuies glace qui s'activaient dans le vide sur un pare brise déjà gras, les cités banlieusardes qui ne ressemblaient à rien d'autre qu'à un gargantuesque jeu de Lego pour adultes infantilisés. Toutes ces images publicitaires, ce défilé de slogans et de sigles, à la longue, formaient une bouille d'impressions quasi hypnotique, des sortes de troubles de la vigilance et de la réflexion s'imposaient alors à sa conscience. Dès lors, les moindres mouvements de conduite de ses bras faisaient que tout dans son costume se mettait à le gêner aux entournures. Il avait l'impression étrange de rouler tout petit dans un film d'animation géant, englouti par la force centrifuge d'un défilé interminable de panneaux publicitaires pour des marques internationales de chaussures de foot, de montres ou de bières, aux couleurs criardes, agressives, qui filaient en rétrécissant dans ses rétroviseurs.






C'était pour oublier tout cela qu'il habitait Paris, un quartier ancien aux immeubles en pierre de taille, avec des fioritures sculptées au temps de la Belle Époque; à l'intérieur il avait fait installer tout le confort, choisi des meubles design coûteux, fait abattre des cloisons, tout repeindre en blanc. C'était clair, net, lumineux, cossu, réconfortant, c'était parfait, sauf que...c'était plus fort que lui, malgré tout, il ne savait pas pourquoi, il lui fallait toujours tôt ou tard, aller déambuler dans des endroits sordides, poussé par une sorte de curiosité bizarre, pour voir comment les gens faisaient pour s'en tirer, existant en ces lieux où il lui aurait été impossible d'envisager vivre plus longtemps que quelques heures. Était-il au fond cet éternel voyageur en transit, un homme qui s'ignorait lui-même?
Il en ressentait parfois un peu de crainte, le secret soulagement d'être au fond, aimanté par certaines catégories de femmes compréhensives, rassuré aussi de n'avoir jamais été pris en défaut, même en ces fantastiques endroits incongrus, souvent des plus glauques...
Si, enfin, il avait véritablement eu l'impression de s'être un jour aventuré en un ailleurs,
c'était en elles, si douces, si pleines de tendresses, restées fraîches de cœur, malgré leurs corps fatigués, malgré l'environnement, l'inconnu et la présence du danger; quelque part, il éprouvait une étrange sensation réconfortante de libération, tout en s'oubliant en ces endroits là, ce qui avait le don de le ravir.
Tôt ou tard, donc, cela venait toujours à lui manquer. Cette idée de partage sans lendemains, sans contrepartie de quelque nature que ce soit incluse dans la durée ou dans l'engagement,
c'était ça qui attisait ses désirs.
A un moment ou à un autre, il lui fallait aller vérifier, quelque soient ses peines ou ses joies émaillant sa vie personnelle du moment, il lui fallait se retrouver face à face avec des inconnues,
simplement pour voir si son charme continuait, à opérer de manière naturelle.











Il était là, ainsi que des milliers d'autres fourmis affairées à la maintenance de la fourmilière, à rouler sur le même ruban d'asphalte luisant de mouillé, croisant en sens contraire des flots de véhicules tous aussi anonymes. En un certain sens, ils étaient liés les uns aux autres de manière hasardeuse sur ce bout de trajet. Soudain, cela lui fit un drôle d'effet d'y penser, il lui sembla s'avancer tout à coup en un territoire excentré, bizarre, monstrueux, zébré de traces visqueuses, encombré de morceaux de pneus enroulés, projetés sur les bas-côtés, qui ressemblaient à de gros rouleaux de zan, disposés sur le parcours, en lesquels il croyait discerner autant de signaux fatals.

La boue maculait la chaussée par endroits, les éclaboussures d'eau sale giclaient sur le pare-brise, les lambeaux de papiers éparpillés par le vent restaient agrippés aux branches d'arbustes malingres, les morceaux de plastiques disséminés un peu partout volaient sur la route, les interminables murs anti-bruits vieillissaient mal, les bardages étaient écornés, pliés, rouillés sur nombre de façades de bâtiments industriels, et les tags zébraient ses yeux déjà fatigués par la fixation journalière des écrans d'ordinateurs ou de téléphones portables; par dessus le marché, il y avait le froid, l'horizon plombé, un temps incertain, désagréable qui ne se décidait pas à pleuvoir vraiment, une bruine qui salissait tout.

C'est peut-être pour cela qu'il se faufilait, zigzaguant entre les véhicules à la traine, il avait hâte d'en finir, de ne plus voir ces bureaux désertés, leurs ouvertures répétitives qui leurs tenaient lieu de fenêtres, qui ne s'ouvraient pas, en permanence éclairés au néon, ce qui projetait des lueurs verdâtres déprimantes dans le paysage aux alentours, où tout semblait être baigné d'un gris compact. Il était surtout impatient de retrouver ses marques, des repères en un quelconque lieu plus familier, où il aurait déjà séjourné, ne serait-ce que quelques temps auparavant.










Il quittait Paris comme on quitte un amour qui n'en est plus un, mais auquel on reste quand même attaché. Il flottait dans l'air ce matin là un goût de champagne éventé, il avait les paupières gonflées, derrière ses lunettes il voyait tout un empilement de goutes de liquide, un glissement huileux au travers de verres salis, cela ressemblait à un lendemain de fête quand on est tout embué des vapeurs de mélange d'alcools, l'estomac pesant, fatigué par une digestion paresseuse de nourritures trop riches. En fait, il s'apercevait qu'il n'avait jamais vraiment aimé le champagne, juste la beauté du cristal soufflé en coupes.
Tout cela avait un air de déjà vu, un aspect si vrai, si tranchant qu'il en avait vite eu la migraine rien qu'à l'évocation précise de certaines scènes de réceptions, de ces interminables banquets d'affaires qui de plus en plus l'ennuyaient, tout en le mettant à l'aise; c'est à postériori, qu'il en ressentait les pires des nausées. C'était plus fort que lui, il ressassait. Il en ressortait toujours un peu barbouillé, après coup. Sa bouche devenait pâteuse, son esprit flottant. Dans ses vêtements moites, le corps mou et las, il conduisait machinalement, pensant malgré lui, à certain récent repas, au festin de viandes grasses effectué à la suite d'une interminable cérémonie de funérailles, avec l'idée de s'en remettre, à coup de fourchettes, en prenant une revanche sur la réalité inéluctable de la mort au bout du chemin de tout un chacun.
A la crise de neurasthénie, qu'il sentait venir, à l'évocation de sa mère disparue, à ce jour si particulier de grande solitude, il voulait échapper coûte que coûte ...







Les vitres de la voiture s'assombrissaient si vite à mesure de l'avancée dans le parcours pluvieux et par effet de la mélasse de projections occasionnées par les autres véhicules, que déjà il ne voyait plus assez pour continuer, de plus il s'apercevait qu'il n'avait plus suffisamment de réserve de liquide lave-glaces pour permettre le bon fonctionnement des balais sur le pare-brise; arrivé du côté de Villepinte, il sortit de l'autoroute, stoppa dès qu'il vit le panneau annonçant une station multi-services.

Pourtant, il voyait bien qu'on avait essayé de faire 'gai' dans la boutique Mini-Shop de la station. Ce qui lui avait fait tout d'un coup penser qu'on approchait de la fin de l'année, c'était la guirlande électrique qui clignotait au dessus de la caisse, illuminant d'un va et viens bleu et rouge cyan, le visage lunaire de l'employé au demi-sourire figé. Les multiples reflets en fleurs circulaires dans les vitres et les surfaces réfléchissantes lui donnaient l'impression de voir un succédané de mire au dessus du caissier. Avec des teintes affichées ici en version criarde, bizarrement, en surimpression, il revoyait le Logo de la 2e chaîne couleur de l'ORTF, celui là même qui fut utilisé du 1er octobre 1967 au 5 janvier 1975. Il s'en souvenait avec précision parce qu'il avait découpé dans un magazine de l'époque la fameuse mire, qu'il l'avait affichée au dessus d'un poster de Marilyn, même que cela lui faisait comme une drôle d'auréole, devenue rapidement mauve et parme avec le soleil qui avait passé dessus, délavé les teintes fragiles, d'ailleurs, à la longue on ne distinguait presque plus rien. Et quand elle avait été remplacée par une autre mire, au milieu des années soixante dix, il en avait éprouvé une sorte de pincement au cœur...C'étaient des visions télescopées de temps, présent et révolus, d'adolescence et de maturité qui se superposaient, à tout va. Il se revoyait tout jeunot, à l'époque où, représentant pour des encres d'imprimerie, il évoluait en permanence parmi le bruit assourdissant, continu des rotatives, l'odeur des encres grasses, et la solitude des interminables trajets routiers des secteurs Nord-Sud qu'il couvrait, au prix d'innombrables nuits blanches.
Écoutant machinalement la conversation du type fatigué occupé avec un client familier à la station-service, remarquant malgré lui, les poches gonflées sous ses yeux, apprenant que le gars avait fait aussi la nuit, en remplacement, parce que son collègue était grippé, il pensa tout d'un coup, que ce type là devait souffrir des reins.







Il le dévisagea, fixant son regard dans l'intervalle des lumière colorées, espérant capter un peu de sa véritable nature. Juste pour confirmer par là quelques unes de ses intuitions, de celles qu'il ne pouvait sans cesse s'empêcher de sentir venir en lui, au croisement des rencontres et des gens de hasard. Il était quelque part toujours en quête de la confirmation de ses flashs intimes, véritables lucioles en service nocturne télécommandées, évoluant au gré de ses déplacements professionnels, de ses voyages personnels.
Il venait de réaliser une chose étrange, qui le mettait dans un état second, tétanisé par la fulgurance de sa venue à la surface de la conscience. Il se dirigea vers les machines à cafés, en essayant de préciser sa pensée.





C'était comme si il lui fallait un point d'ancrage, quelque chose sur lequel fixer son regard, une sensation bizarre d'être dans la nécessite d'être confirmé sans cesse, dans sa présence à la réalité.







C'était surtout une vraie machinerie infernale, à remonter le temps, qui se mettait toute seule en marche. A ses tout débuts dans la vie active, il avait eu un collègue algérien rebelle, solitaire, un dur à cuire, ainsi qu'il aimait à se présenter, en bref, un forçat de boulot. Il n'avait jamais compris pourquoi cet homme là s'était si fortement attaché à lui, au point de lui passer tous ses caprices de jeune homme, et il en eu avait beaucoup à l'époque. C'était lui qui le remplaçait souvent à la fonderie, en particulier quand impropre à tout travail, il terminait de cuver sa cuite du samedi soir, ayant fini, vainqueur, mais fin saoul, de paris échafaudés entre potes, à qui boirait le plus de rhum. Ce type de la station service lui rappelait la face de son collègue, celle de ses mauvais jours à lui, qui l'obligeaient fatalement à effectuer double ration de travail; une face terreuse et grise, envahie d'une fine barbe poussant drue, très sombre, filant de multiples paysages ondulés, implantée sur une peau qui avait du être très mate, il y a longtemps.
La comparaison s'arrêtait là car son copain de jadis était petit, sanglé dans ces 1m63, avec une sorte de regard perçant; l'employé de la station service, lui, c'était déjà autre chose, il affichait une sorte d'allure dégingandée qui faisait penser à un homme trop grand pour son corps qui le fatiguait.

Sans s'en rendre compte, il était reparti le dos un peu vouté, il avait ouvert la portière de sa voiture, il avait installé le gobelet de café fumant du mieux qu'il avait pu dans l'emplacement prévu à cet effet, il avait complété le niveau du liquide de lave glace, il était remonté précipitamment dans sa voiture, en baissant trop la tête pour s'asseoir, ce qui lui avait occasionné une douleur vive fort désagréable dans le dos. Il avait redémarré aussitôt, presque aussi fatigué que si il avait déjà effectué tout le trajet sans avoir pu dormir du tout de la nuit précédente.
Au péage de Survilliers, il en avait profité pour avaler d'un coup son café sans sucre, il l'avait trouvé quand même trop sirupeux, déjà tiède. Tout de suite, par le fait, le breuvage lui avait donné des envies de sieste, surtout de celles effectuées dans la demi-ombre suave d'un parasol fiché dans le soleil du jardin;
ou bien la tête enfouie dans l'oreiller à plumes d'une chambre provinciale, avec des bouffées de senteurs végétales, des relents de foins des campagnes, ainsi qu'il en existait un peu partout en France, il y a bien quarante ans, quand la sieste était tenue pour un vrai loisir, un échappatoire sacré...










Le trajet était monotone; vers Compiègne défilaient de part et d'autres, étalées sous le crachin, d' immenses terres à betteraves sucrières, aux ondulations tranchées de massives, luisantes, sombres mottes gorgées d'eau, ponctuées ça et là de rares peupliers grêles qui s'agitaient tout grinçants, perdus dans l'immensité du vent.












Au moment de bifurquer vers Cambrai, le soleil s'était si bien décidé à éclairer la vaste plaine, que c'en était devenu irréel; les bâtiments des lourdes fermes ou des silos en étaient apparus flashés, irradiés, les nuages moutonnaient tels un troupeau tout fou, gambadant sous le premier soleil printanier, parmi les tas de betteraves pointus. C'était un rayon bienfaisant qu'on attendait plus à cette heure là. Tout cela ne faisait pas vrai, c'était comme du Technicolor, une orgie de bleus tendres, suivis d'orangés couleurs de mangues. Un camion lui avait vite fait reprendre le sens des réalités, le poids lourd le collait, pressé d'en finir avec un trajet qui lui faisait avaler des milliers de kilomètres depuis l'Espagne jusqu'à la Flandre, chargé de denrées périssables, ce qui lui donnait autorisation de circuler de manière quasi-permanente,
et à fond les manettes, pensait-il agacé.











Depuis Paris, il avait compté pas moins de vingt nationalités différentes, portugais, hollandais, hongrois, polonais, italiens, allemands...à croire que l'Europe entière était en marche rapide sur ce tronçon Nord Sud, et ne se matérialisait que sur les autoroutes. Il y en avait de tout et de partout, qui défilait, des légumes, des fleurs, des plantes en pots, des pièces détachées, des machines, des outils, des tracteurs, des vins de Bordeaux, on ne sait quoi encore... Sans oublier des entassements de bêtes dans de sinistres cages, qu'il avait maintes fois croisés sur les aires de repos à la pause WC; des sortes de camions beuglant, en arrêt sur les "espaces paysagés", dernière pause verte avant l'entrée à l'abattoir; à se demander comment le chauffeur, même harassé, pouvait réussir à dormir en compagnie de pareils équipages s'agitant à l'arrière, au droit de la cabine couchette...






Il avait même croisé un camion bourré de cages de pigeons voyageurs!

Pour tromper son ennui, il avait essayé de prendre une station radio, il s'était appliqué à tournicoter les boutons, puis lassé de la succession d'informations déprimantes venues du monde entier au sujet de la crise financière, il avait opté pour un CD de démonstration réalisé par sa firme pour tester la qualité des chaines HI FI, mais il s'était vite rendu compte de son erreur. Une soudaine envie d'entendre des voix humaines et pas de synthétiseurs, quelque chose de présent qui le sortirait de sa torpeur, lui fit fourrager dans sa boite à gants, tomber sur un CD best of des chansons de Brel, le glisser illico dans l'appareil.
Au moins c'était triste, tragique mais plein d'énergie!
A chaque fois qu'il écoutait ce chanteur là, il avait l'impression d'être transporté sur une autre planète, par la fulgurance de l'interprétation, il avait la sensation étrange d'être raccroché de force à la loi universelle de l'attraction des astres.










A Paris, quand il était parti, il faisait zéro, déjà il gelait un peu en banlieue, à mi parcours il faisait moins 6, et au passage de la frontière, qui n'était plus qu'une fantomatique ligne ponctuée de bâtiments délabrés ou fermés, on atteignait moins huit. En Belgique les autoroutes étaient éclairées d'une lumière orangée à laquelle il lui fallu s'habituer, il n'était pas très habile pour distinguer les couleurs de jour, alors à la tombée de la nuit, entre chiens et loups, cela empirait, tout avait tendance à se brouiller, les contours des voies à se mélanger dangereusement, de plus la chaussée était en mauvais état. De fait, il avait préféré s'arrêter pour manger quelque chose,
et aussi pour reprendre du café.

Il avait roulé jusqu'à Mons, tout en réfléchissant à diverses choses,
aux gens, aux liens qui se font et de défont, au jeu du hasard, à la nécessité de...,
au tracé cahoteux des destinations. Mais c'était en fait le mot destin qui le turlupinait; et pour donner cesse au bourdon qui le menaçait, il s'était enfin décidé à stopper pour se restaurer. Il avait pris les petites routes, en touriste, il avait longé des canaux vides de péniches, qui l'été pouvaient peut-être occasionner des possibilités de romantiques promenades, dans un cadre verdoyant; mais qui, pour le moment, lui avaient fait une fâcheuse impression, glacée, lugubre. Il avait traversé des ponts, passés au dessus d' écluses manuelles ou mécaniques, découvrant des paysages âpres et beaux dans leur désolation, qui se découpaient nettement dans la lumière crue du vent, croisés des gens à pieds, emmitouflés, accompagnés de chiens longeant de l'eau frissonnante de lueurs bigarrés du soleil d'hiver, conduisant en sens inverse des derniers feux du couchant.






C'est à La Louvière qu'il avait mangé dans la brasserie du centre ville, des moules au curry assorties d'une bière et d'un café à la crème. Il avait dégusté la crème à part, presque... en catimini; tout de suite il s'en était voulu un peu de certaines petites manies qui...
telle cette fichue habitude de toujours se surveiller, pour ceci ou cela.
Pour faire diversion à ce qui lui semblait si ridicule, surtout à son age,
de sans cesse s'auto-réprimander, il s'était mis à observer scrupuleusement le décor alentour, dévisageant certains clients de la brasserie.
Est-ce qu'ils se rendaient compte ?... cette question lui taraudait sans cesse l'esprit...
peut-être se voulait t-il plus charitable, que réaliste?

Ce qui le turlupinait, en vérité, c'était cette brèche originelle, la coulure du temps, l'aspect dérisoire de toute tentative de fuite à cette idée.
A quoi bon?
C'est ainsi qu'il avait calculé, il y a déjà longtemps, il était jeune alors, qu'il valait, somme toute, mieux se faire docile, demeurer sourd aux bruits de son corps palpitant de bouillonnements mystérieux, quelque part indomptables...

C'était visiblement l'établissement le plus récemment rénové du centre-ville,
ainsi qu'il avait pu s'en apercevoir en observant les autres cafés dans le temps d'inaction des embouteillages qui, ici comme à Paris, matérialisaient un flux lumineux bruissant, une ultime tentative artificielle de ranimer le cœur de la vieille citée désertée par ses habitants.
Pour arriver là, il s'était laissé guider dans le flot de véhicules, avançant au pas, en suivant la file, parmi les artères commerçantes toutes droites, ce qui l'avait mené directement de la sortie de la grand route vers le parking d'une sorte de terrain vague, envahi d'ornières boueuses, de nids de poules, de ferrailles et autres pochettes surprise issues des chantiers en mal d'abandon,
ce...jusqu'à date indéterminée.
Le parc mètre était en panne.
Il se rappelait qu'il avait lu quelque part dans un journal local que la région était sinistrée question emplois, comptant en certains coins pas loin de 30% de chômeurs, mais cela ne se voyait pas, du moins ces gens là, il lui semblait qu'on ne les voyait pas; seules perduraient plus que de coutume les ornières, les chantiers qui n'en finissaient pas. Puis tout à coup, surgissait de la grisaille, la façade toute rutilante d' un hôtel flambant neuf. " La Louve", c'était une sorte de pied de nez à l'adversité, une façon de blague belge jouant sur l'ambiguïté, l'abréviation du nom de la ville condensée via le nom évocateur de l'animal emblème de la fondation de l'antique Rome...
Il avait marché un peu pour retrouver la brasserie située à un carrefour animé, un peu plus haut dans la partie de la ville la plus commerçante.







Il s' y était vite engouffré, parce que le froid humide et la fine pluie commençaient à se transformer en flocons durs, qui mouillaient déjà son fin pardessus; la neige blanchissait l'asphalte des trottoirs, les briques, les pavés, tout l'espace se transformait, se refroidissait à vitesse grand V. Dès l'entrée, la chaleur électrique et humaine, véritable masse compacte, épaisse, réconfortante, sautait au visage, happait le client d'emblée vers l'intérieur de la brasserie.

La décoration de la vaste salle lui semblait être de même calibre que celle de pas mal d'établissements parisiens ayant jeté leur dévolu sur une clientèle bourgeoise. C'était tout à la fois un peu tape à l'œil et confortable. Il y avait donc beaucoup de miroirs, des fauteuils noirs laqués, de multiples faux bois disposés en placages savants, des moulures, des sièges rembourrés. Il y avait aussi, peut-être pour renforcer l'atmosphère du 'comme à la maison" quelques plantes vertes et fleuries, qui semblaient perdues au milieu d'un vacarme assourdissant constitué de bruits de conversations, de percolateurs, de cliquetis de verre, toute une macédoine sonore assaisonnée de musique de variétés américaine au son saturé. Des voix au timbre nasillard s'écoulaient sans discontinuer, envahissaient les moindres recoins, des mezzanines en passant par les lavabos. Il remarqua que la qualité des médiums sortant des hauts parleurs laissait à désirer, et il se demanda d'où cela pouvait bien provenir.

On ne comptait là qu'une cinquantaine de clients, mais à cause du niveau sonore de l'ensemble, on aurait pu aisément croire qu'il y en avait, pour le moins, le double.


A côté de lui, était attablé un couple entre deux ages, qui savourait une des spécialités locales du 'marché du jour', inscrite en lettres style 'Nouille', tracées avec soin à la craie blanche, sur la grande ardoise du menu, placée juste en face de leur table. Les tourtereaux se mangeaient des yeux, tout en échangeant des propos des plus banals, au sujet des vedettes de la télévision et des émissions diffusées en "Prime Time".

Plus loin, un homme aux cheveux blonds coupés court, qui lui semblait être trentenaire, se tenait tendu en face de son fils, tentant d'expliquer à l'enfant pourquoi il était bon pour lui de voir une psychologue, ...
"C'est ce qu'il y a de mieux quand on ne va pas bien"
"Elle trouve ce qui ne va pas et t'explique comment faire"...
Il avait l'air totalement désemparé, seul et triste.
Était-il seulement convaincu, faisant-il semblant,
ou bien n'arrivait il pas à persuader parce qu'il aurait fallu, en l'occurrence, plutôt convaincre?
L'enfant ouvrait de grands yeux interrogateurs, posait de multiples questions, s'inquiétait aussi, affirmant qu'il était grand, que pour plein de choses déjà, il savait faire tout seul.
Il posait sans cesse, d'une voix claire, à un débit accéléré, saccadé, tout plein de questions embarrassantes, parfois très fines. Le père à l'air juvénile, ne savait que répondre.
Peut-être aussi que cela l'aurait entrainé trop loin...
ou aurait remis en question trop d'habitudes socialement admises.

Des mélodies saturées suintaient des micros d'une lointaine radios, au travers d'une paire de haut parleurs toute proche, pourtant très coûteux, ce qui avait le don de l'agacer. C'était toujours ainsi, avec le client, on lui vendait du matériel au top et puis les connections ne suivaient pas,
et au final...
Personne toutefois ne semblait s'en soucier, sauf lui, bien entendu.
Il trouvait tout cela déprimant, la musique, le père en mal de communication, l'enfant têtu, perdu, il évitait d'y penser plus avant...regardant sans vraiment les voir deux femmes qui dégustaient des tartes façon demoiselles Tatin, dont l'odeur sucrée si chaude titillait malgré lui ses narines; elles s'étaient installées à une table voisine, ayant discrètement remplacé le couple qui, bras dessus bras dessous, s'était rendu au cinéma, et s'en donnaient à cœur joie dans la dégustation de crème Chantilly.

Il commanda un chocolat, un second café, insista pour qu'ils soient servis ensemble. Un peu plus tard, quand le serveur lui disposa les boissons, accompagnées de mignardises, sur sa table, il lui demanda à régler rapidement son addition. Comme il trempait les lèvres dans le breuvage cacaoté brûlant, dégustant un petit gâteau à la cannelle, attendant que le serveur revienne avec la note posée sur la soucoupe, il vit le père debout, contourner le poteau pour se diriger vers les toilettes situées au sous-sol, tout en recommandant à son fils de ne surtout pas bouger, de l'attendre sagement à table. Dans le court intervalle, le même serveur venait juste d'apporter leur commande, deux portions de frites très chaudes, et l'enfant impatient, soufflant dessus, semblait tout appliqué à les déguster, avant qu'elles ne refroidissent d'elles-mêmes.
Dehors, au travers de la vitrine de la brasserie, on voyait les feux multicolores des véhicules engagés dans les embouteillages s'écouler lentement vers l'extérieur de la ville, roulant dans les projections de neige fondue et les halos multicolores des d'éclairages de fêtes de fin d'année; tout cela semblait se dissoudre en une sorte de mirage et de brouillard rougeoyant, qui rendaient aussi mélancolique que la chaleur particulière d'un feu de braise gagné inexorablement par la cendre en fin de soirée ...






Il avait bien vu son manège au gamin!
Lâchant tout d'un coup ses précieux lingots de pomme de terre dorées, il s'était tout de suite caché derrière un grand poteau décoré d'affichettes publicitaires, attendant avec impatience le moment joyeux d'effectuer son effet de surprise.
Peu de temps après, le père remontait l'escalier, d'un coup d'œil rapide, circulaire, il cherchait son fils, voyait la banquette vide, alors il blêmissait, tombait en arrêt...
jusqu'à ce que l'enfant réapparaisse derrière lui, et d'une détente de Zébulon:
Surprise!'.
"Coucou!",
avec, offert à la clef
le Sésame du "Je suis là!" ...

Mais du conte de fée, à la réalité, ce soir là, un coup de baguette magique n'avait pas suffit semblait'-il, à ouvrir toutes les portes du rire, dans l'esprit du Papa.

-'Ne refait pas cela!'
-'Pourquoi?'
"Parce que"
-Parce que quoi?
-Ce n'est pas drôle!'
-'Pourquoi ce n'est pas drôle?
Moi je trouve ça rigolo!'
-'Ce n'est pas drôle!'
Voilà tout."


Il avait alors croisé le regard du père au visage de craie, ils s'étaient compris en un éclair,
mais l'enfant devrait sans doute attendre encore longtemps une explication qui le satisfasse.
On était en Belgique, le gamin était blond, le teint clair, les yeux bleu pâles, remarquablement aimable et poli.
Désarçonné par la tristesse et l'air contrarié affichés par son père, l'enfant se hâtait de terminer ses frites, l'adulte avait déjà vidé sa bière d'un trait.
Tu ne finis pas ton assiette?
Le père arguant qu'il n'avait plus faim la lui tendit, puis profitant de ce que l'enfant avait la bouche pleine de frites, termina tant bien que mal son discours d'encouragements,
afin de gagner confiance et acquiescement au sujet de la fameuse psychologue.

Dimanche prochain, tu pourrais aller dormir chez Maman, concluait le père, ce serait pratique, puisqu'elle habitait tout près...

Il pensait à son fils, à peine plus âgé, qui ne voulait plus pratiquer certains sports, qui sans cesse se plaignait de n'être jamais seul, qui revendiquait déjà sa liberté à coup d'affichettes placardées sur les murs de sa chambre ornées de sens interdit coloriés au feutre écarlate, à sa mère qui le couvait, aux dangers qui...à la vie qui passait si vite, qu'on n'avait le temps de s'apercevoir de rien, sauf quand c'était souvent trop tard. Une fois de plus, à quoi bon?
Tout cela l'énervait rien que d'y penser.

Laissant de quoi régler en espèces la note que le serveur venait discrètement de poser sur la table, il observait l'esprit vide la sortie sans entrain du père et du fils de la brasserie pleine de monde, voyaient leurs silhouettes qui disparaissaient vite dans la nuit profonde zébrée de gros flocons cotonneux. Il se leva, leur emboita le pas, prit le raccourci vers le parking. Comme eux auparavant, il frissonna dans l'obscurité qui le refroidissait déjà, qui délayait tous les contours, ceux des immeubles, ceux des chiens couverts de manteaux de laine à carreaux écossais, que des des gens qui semblaient malgré tout réchauffés, promenaient, autant par obligation naturelle que pour braver les intempéries, maintenir coûte que coûte, la routine de leurs habitudes.


Il repris la voiture, se retrouva sur l'autoroute. Il regardait la température s'afficher au tableau de bord, il comptait machinalement les moins à mesure que la voiture avalait les kilomètres. Le chauffage était à fond, la ventilation aussi. Le temps lui paraissait long. Il pressait autant qu'il pouvait l'allure de sa machine, mais avec la venue soudaine de ce temps très froid... Ce n'était pas pour l'arranger, ni lui facilitait la conduite. A peine arrivé dans la banlieue de Liège, il eut de nouveau soif, il avait la gorge sèche, qui lui piquait un peu au fond. Il atterrit, sans trop savoir comment, directement sur la place principale, non sans avoir tournicoté de déviations en routes barrées pour cause de travaux, s'être énervé après tous ces changements intempestifs de direction, pestant contre l'état défectueux de la voirie et l'absence de panneaux de signalisation. Le thermomètre affichait moins 12 degrés, puis stoppa à moins treize.


Il n'avait pas prévu qu'il ferait ce temps là, il y avait du vent, désagréable. Dès qu'il ouvrit la glace de sa portière déjà couverte de givre, pour se rendre compte du temps qu'il faisait dehors, aussitôt, il ressentit une sensation de pincement à certaines extrémités du visage; il voulu s'acheter un bonnet, il avait toujours eu les oreilles sensibles. Il laissa la voiture au parking souterrain, ressorti presque directement au centre du magasin Inno.
Une fois arrivé parmi les rayons des vêtements et accessoires pour 'homme', il resta perplexe; ce qui était proposé était d'un classique triste, tout était presque terne, même les marques les plus en vue, mondialement connues, paraissaient ici surannées. Dire que ce magasin s'appelait jadis l'Innovation, cela prêtait à sourire! Mais toujours cette gentillesse, cette amabilité du personnel, des voix suaves et sucrées, une sorte de simplicité chaleureuse qui le laissaient songeur à chaque fois qu'il séjournait dans la ville...Il ressortit les mains vides, désemparé; par lassitude et crainte d'avoir mal, il se laissa convaincre par un camelot d'une des petites bicoques façon chalets montagnards du marché ambulant de la Grand Place. C'est ainsi qu'il fit l'acquisition d'un bonnet de père Noël, fabriqué en Chine, sans doute sous le charme de la vendeuse, une jeune femme africaine avenante qui lui souriait gentiment malgré le froid.
Mais en ce qui concernait la petite lumière incorporée au couvre chef rouge à fourrure synthétique blanche qui aurait du clignoter une fois celui-ci placé sur le front, censée amuser la galerie, il devait vite s'apercevoir, qu'elle ne fonctionnait déjà plus, étant toute déglinguée de l'intérieur...

Cela l'amusait de lui faire la surprise, il avait eu le temps de faire quelques emplettes au marché gourmand, une écharpe de soie tissée à la main importée du Cashmire, des fromages surtout, dont elle raffolait, bien crémeux; il avait eu le temps de boire une sorte de rhum arrangé à un stand de promotion du commerce équitable tenu par des Réunionnais qui proposaient à la vente tout un assortiment d'épices dont il ignorait pour la plupart les noms et le goût, il en était ressorti d'un coup tout fringant, alourdi de multiples petits sachets colorés et poudreux; il y avait un petit rouleau de papier imprimé de recettes lié étroitement à chacun d'entre eux par un élastique, et aussi de petits rubans tout bouclés de bolduc bleu métallisé, rouge, vert ou dorés, qui faisaient très gais .
Il se réjouissait d'apporter également quelques autres menues emplettes effectuées à Paris, un certain café qu'elle ne trouvait pas en Belgique...Il avait d'un seul coup eu très faim.

A son habitude, il se faisait une joie à l'idée de terminer le repas par le meilleur...





Quand il arriva non loin de son immeuble, il comprit tout de suite qu'il s'était passé quelque chose de grave.
Il y avait des sirènes hurlant, des gyrophares trouant le froid de leurs tranchantes lueurs bleu, aveuglantes, de la poussière partout. Et on ne pouvait pas approcher, des barrières métalliques encerclaient le périmètre du désastre, barrant tout accès, sauf aux services de police et de secours. On se retrouvait presque partout en sens interdit, on avait du mal à comprendre, à se faire une idée juste de ce qui s'était passé. Il y avait des monceaux de gravats, comme après un tremblement de terre ou une émeute, mais on se rendait vite compte que ce n'était pas ça. Il voyait, explosés, et tombés au sol, des restes de vitrines de magasins et d'accessoire de mode, des lambeaux de vêtements de prêt à porter projetés partout aux alentours. Il voyait aussi des têtes de mannequins féminins, qui gisaient éparpillées par terre, qui semblaient poser d'éternelles, de muettes interrogations, par le biais de leurs grands yeux peints écarquillés.
Il y avait en lui cette sensation désagréable, perturbante, tenace, qui s'infiltrait en ses moindres fibres et qui provenait en partie de leurs regards couleur céleste, fixes, qui impressionnaient, aussi de leur présence incongrue au milieu du vacarme ambiant, de la débauche de fumées, de cris, de lumières...

Il entendait parler d'explosion, de conduites défectueuses, d'immeuble vétuste. Tout allait très vite. il interpellait l'un des pompiers, tous les visages étaient plombés et sombres. On lui fournissait un numéro. Il appelait. Par chance il tomba de suite sur la personne qui était au courant, il put donc tout de suite être renseigné.
Oui, il y avait eu des morts, des blessés avaient été transportés dans divers hôpitaux,
mais elle était physiquement sauve.
Non, on n'arriverait pas, avant un bon moment, à évaluer véritablement l'ampleur des conséquences psychologiques de l'évènement sur la vie des gens vivant habituellement là,
tout comme l'effet pervers de contre-coup sur les spectateurs, les personnes de passage assistant ou participant au sauvetage, tous ceux présents au moment fatidique de l'écroulement du bâtiment.
Elle habitait l'immeuble voisin de celui réduit en poussières par l'explosion, elle était saine de corps, mais pour l'instant...

Combien de temps cela allait-il encore durer?...
Personne ne savait lui dire, on ne pouvait rien faire d'autre que d'attendre,
de la mettre en observation, en service spécialisé.
Un peu plus tard, le médecin chef lui confirmait brièvement, d'une voix sans timbre,
que pour le moment, elle ne reconnaissait plus personne...


Nouvelle ...Secteur Nord...
Jacqueline Waechter
2010



















Photo and Numerical Art by Jacqueline Waechter 2009-2010

...

0 commentaires: