
"La Maison du Père Rouleau"
XV s, Mondoubleau.
C’était le séjour attitré des vacances familiales d’été, ma grand mère maternelle habitait là, et comme du côté paternel il n’y avait plus personne, la question était réglée d’emblée, on allait là, dès qu’il faisait beau et que Paris semblait un peu trop étouffant. L’air de la campagne c’est bon pour les enfants, c'était comme un vrai slogan, qui n’était pas obligatoirement du goût de mon père homme de la ville, qui partait avec des provisions de bouquins et de journaux pour tenir le siège. Quand on ne pratique ni la pêche ni la chasse, ni le jeu de cartes ou de boule, qu’on se désintéresse de l’élevage des bêtes, du prix du grain,
ou des derniers méfaits de la grêle sur les fruitiers,
la vie tout un mois, dans un petit bourg,
juché sur son promontoire au milieu de la campagne vallonnée,
cela peut paraître interminablement ennuyeux.
Comme on n’avait pas de voiture, on prenait le train.
Un gros train noir, briqué comme un insecte luisant, crachant de la fumée tout ce qu’il savait, en entrant en gare dans un bruit infernal de machines additionné d’odeur d’huile, de fumées blanches et âcres et de pas mal de projections acqueuses. Un train qui me faisait irrémédiablement tousser et éternuer un bon moment après l’arrêt du terminus.
Cette arrivée en gare, pour moi, ce n’était pas du cinéma,
et cela me faisait toujours un peu peur.
Ce n'était pas seulement la présence suffocante de l’engin au bruit assourdissant,
mais surtout le fait de voir les gens armés de bagages, trainant des valises en carton bouilli bourrées à bloc, parfois même des sacs en toile écossaise, dont le contenu se brinquebalait à tous vents, des familles haletantes et suantes, surchargées de paniers pique niques,
sans oublier les épuisettes et les filets à papillons, bref tout ce petit monde obligé de tirer comme des bœufs sur les lourdes portières du train pour les ouvrir,
tout en s’époumonant, parce que plus personne ne s’entendait crier dans cette atmosphère surréaliste de frénésie.
La ligne amenait jusqu’à la côte atlantique, mais nous, on s’arrêtait avant,
pour changer de train.
J’appréhendais à chaque fois d’être obligée d’enjamber le marche pied plus vite que la machine, soulevée par ma mère, agitée dans l’angoisse du départ imminent, dans la menace du coup de sifflet du chef de gare.
J'étais fatiguée par avance, de la course à effectuer, tiraillée dans le sillage maternel pressant d’aller s’installer sur les banquettes de moleskine verte trop rembourrées, c'était pour moi, un séjour en réalité, en somme assez court,
mais trop tendu et qui me durcissait vite les fesses,.
Chaque voyage, c’était aussi se retrouver à compter les heures et les vaches derrière la vitre pendant un temps qui me semblait interminable, dans un compartiment qui sentait le renfermé et la poussière, les casse croûtes et la bière des précédents occupants, un fumet inimitable qui tronait dans les airs et dans l’ignorance de l’efficacité du nettoyage des agents de la SNCF.
Tout cela faisait très incongru, on avait l’impression d’entrer dans l’odeur intime des gens, fouillant dans les recoins des miettes coincées dans la baguette métallique,
qui fixait la vitre du compartiment estampillé de la fameuse formule multi lingue:
" Ne pas se pencher, è pericoloso..."
Respirer, c'était déjà une épreuve.
Alors on se concentrait ailleurs, dans l'épluchage des mille et uns détails de la vie, on nageait dans la mauvaise rêverie, et dans les oublis de particules enchâssées dans les coutures des sièges et des grilles métalliques, comme quand on est un brin écœuré.
Tout semblait là comme offrir une trappe, un piège de la tentation juste là
pour faire se salir sans vraiment le vouloir,
et à cette époque là, du moins chez nous,
pas question de se tacher ni de froisser ses vêtements.
Il fallait se tenir à carreau, faire dans le beau style, bref tenir son rang,
se tenant tout droit comme un I, sur la banquette.
On ne partait pas loin, mais début des années soixante,
un voyage de 200 kilomètres en train, cela pouvait faire encore un peu aventure,
faut dire qu'on n’a toujours un peu retardé chez nous dans l’avancée des choses de la mécanique,
question de philosophie sans doute….
« Brou…ARRRRROU ;;;, cinq minutes d’arrêt !» ;;
une vraie tirade digne de Molière, celle là mon père l’attendait avec plaisir.
Une envolée lyrique de chef de gare à la Courteline,
une floraison de roulades ad hoc agrémentée de l’accent local, parfumée de l’air du temps de l’homme sérieux, s’évaporant dans la gloire du prestige de ses trente ans de bons et loyaux services ferroviaires…
C’est que cela arrivait souvent d’être obligé de changer de train et de quai pour arriver à destination.
Nous on allait à Mondoubleau, et c’était la micheline rouge qui nous y conduisait, là aussi cela ne faisait pas très sérieux, on aurait dit qu’on faisait tout pour donner de la nostalgie aux futurs vieux gosses, et enrichir les marchands de trains miniatures et de souvenirs.
Pon pin ponnnn..., cela faisait un peu sirène de bateau égaré comme une baleine en pleins champs ,
et cette musique là non plus ne s'oubliait pas facilement, un fameux signal, fanal, ma foi...
Mondoubleau, c’est situé non loin de Vendôme, et à cette époque-là, c'était encore très balzacien comme effet d'ambiance, d’ailleurs la grand-mère habitait rue Basse…
La maison devait dater du XVIII ou XIX eme siècle, mais elle avait sans doute été construite sur une bâtisse plus ancienne, car quand on allait chercher le fromage dans la cage au fin treillis suspendue à un anneau de fer dans la cave, on s’apercevait que celle ci était voûtée, couvant jalousement et en secret l’arc de belles ogives entrecroisées et sculptées en pierre calcaire.
Deux ou trois maisons plus loin, il y avait la demeure du Père Rouleau, un vieux monsieur, qui trônait fier comme Artabant, au milieu d’une construction antique qui datait du XV eme siècle et que le ministère des affaires culturelles de l’époque, songeait à classer monument historique. C’était sans compter l’avis du vieux monsieur, qui n’était pas dupe de la manœuvre, et entendait continuer à vivre comme il lui seyait.
Faut dire qu’il avait du caractère, qu’il savait se montrer, et se montrait bien vivant,
pas question de toucher à quoi que ce soit chez lui, ni de lui dicter le moindre de ses gestes !
Quand on allait le voir chez lui, c’était impressionnant, la fenêtre était minuscule, la lumière rare, on n'aérait pas souvent comme pour économiser l'air et le temps.
Cela sentait bon la suie et la boucane, c’était tout noir comme dans un vrai four de la boulange qui cuit son pain au feu de bois.
Mais qu’est ce qu’on rigolait bien quand on avait su apprivoiser le bon maitre bourru des lieux !
J’y allais porter les chemises que ma grand mère lui repassait,
Je crois bien qu’il avait un peu le béguin, à la façon dont il ouvrait avec joie le paquet empesé qui sentait le linge frais.
En face, ou non loin, je crois me souvenir qu'il y avait la maison toute blanche du notaire,
avec dedans une de ses filles qui pratiquait le piano. On en goutait les effluves sonores et
tendres de la Lettre à Élise, perdue dans les sortilèges des chaleurs des soirs d'été ,
qui vivent somnolents et les fenêtres entrouvertes, volets clos,
pour préserver les beaux meubles de la trop grande clarté...
Toutes les maisons qui jouxtaient celle de la grand mère, étaient construites le long d’une des enceintes fortifiées entourant le vieux donjon.
C’est à dire que les arrière cours étaient cernées de hauts murs,
formés des vestiges de fortifications, jadis destinées à protéger les seigneurs,
et les habitants des attaques continuelles des ennemis qui se disputaient
en permanence le territoire.
Au Moyen Age, les seigneurs avaient ici à gérer au minimum deux allégeances,
sur le Mont des Doubleau le bien nommé,
les attaques étaient quasi perpétuelles,
la région était riche et prospère, elle attirait aussi les convoitises,
de par son emplacement stratégique.
J’aimais bien la campagne, parce qu’il y avait des animaux, des fleurs et des papillons,
tout plein de découvertes à faire dans l’espace interstices magiques des veilles pierres.
Il y avait des délices à déguster dans les vergers et les potagers,
mais cela n’en faisait pas pour autant un paradis sur terre.
Tout cela n’était pas sans octroyer de manière souvent inattendue,
quelques craintes et déplaisirs, au milieu de pas mal de moments de joie complète,
en pleine nature. Il est vrai que le lézard abandonnait sa queue à l'ennemi dans sa fuite ,
et qu'elle repoussait,
ce phénomène formidable à mes yeux, je l'avais vu des dizaines de fois se reproduire,
mais parfois, cet appendice revivait sous des auspices tout de même un peu tordues...
Tout d’abord à chaque nouveau séjour, il fallait s’accoutumer à la vie de la maisonnée .
Quand on arrivait, on était accueilli par un vaste hall vide, tout carrelé de tomettes rouges, qui sentaient la cire et le foin,
si c’était le soir on tâtonnait jusqu’à la porte de la petite cuisine sous l’aimable éclairage d’une ampoule de vingt cinq bougies. C’est à dire vingt cinq Watt.
Mon père avait bien essayé de la changer, et de proposer de payer la facture d’électricité mais ma grand mère n’avait jamais voulu accepter ce qu’elle considérait comme une aumône, elle en faisait une question de principe, on venait chez elle, elle nous invitait, pas question de changer quoi que ce soit, elle était pauvre mais surtout économe. Elle avait sa fierté.
Et du caractère, elle était née dans le siècle précédent,
les romans de Zola décrivaient bien cet état d'esprit de ces gens déshérités
qui n'ont pour s'en sortir et faire face à l'ennemi du quotidien, que l'énergie du désespoir comme moteur de survie,
elle avait appris toute seule à lire et à écrire. Fallait donc pas lui en compter.
La maison de la rue basse avaient été par ses propriétaires louée à deux familles,
dont l’une n’était plus constituée que de ma grand mère et l’autre par un vieux couple,
mais le hall restait commun, l’escalier de bois sombre servait aux deux locataires
à gagner les chambres du premier étage,
chacun ayant sa partie, c’est dire qu’il fallait faire gaffe à ne pas faire de bruit.
Au dessus, c’était le grenier qui sentait la coumarine. Et les herbes séchées.
Ce n’était pas facile, à l’heure dite, c’est à dire bien trop tôt pour nous autres parisiens,
d’aller se coucher dans la sérénité.
On vivait dans une sorte de couvre feu permanent, chuchotant à voie basse afin de déjouer les oreilles attentives des voisins curieux de tout.
Évidemment, c’était un jeu qui fonctionnait dans les deux sens, il y avait des fins de soirées, où on passait son temps à épier les bruits de la vie des voisins d’à côté, pour tuer l’ennui, à défaut d'ennemis véritables peut être.
Il n’y avait pas de télévision chez ma grand mère au début des années soixante, seul un poste un poste de radio TSF trônait dans la salle à manger, qui chaque midi, ponctuait l’heure du déjeuner, avec les questions aux minutes sonnantes et colorées du jeux des mille francs.
C’est comme cela, qu’à l’heure de la salade, je suis tombée amoureuse de la voix de Lucien Jeunesse immergée dans le suspense de la question rouge.
Et c'est comme cela aussi que mon père se faisait à la fois respecter et jalouser,
faisant office en tant que l’intellectuel de service chargé de mettre sa science au service de tous
et qui avait un peu trop souvent réponse à tout.
C’était donc souvent de la laitue qui était servie à ce genre de repas estival, toute fraîche cueillie auparavant par la grand-mère, que j’accompagnais pour ce faire,
jusqu’à son petit jardin du Pâtis, lopin de terre situé en contrebas de l’ancien donjon dit du Pot à Beurre, ainsi baptisé en raison de sa silhouette particulière, et toute penchée.
Autant dire que la feuille était tendre et croquante sous la dent, et que l’ail était émincé à point avec la ciboulette et le persil, juste là pour relever le tout d’un fumet des plaisirs gustatifs particulliers aux charmes de la province, creusant la recette en son fin terroir d'us et de coutumes toutes personnelles.
Ce qui changeait de Paris, c’était surtout la symphonie continuelle et le concert des animaux sauvages ou domestiques,
présents jusque sous les fenêtres de la petite chambre tapissée de papier saumon à semis de fleurettes crème, orientée à l’est, qui avait vue sur les pierres de grès roussard de la vieille tour et dans laquelle je couchais habituellement.
Le matin, on était éveillé par le chant du coq évoluant dans le poulailler de la cour, aux milieu de ses poulettes, cour également animée par les fenêtres des voisins levés chaque jour aux aurores. L'avantage c’est que les œufs étaient frais et délicieux et qu’on allait les cueillir tous chauds sur la paille, dès la sortie du four enfin dès que les poules fières de leurs exploits,
et un peu tête de linotte caquetaient à plus soif, répandant naïvement alentours le chant triomphal de la victoire éphémère.
Une vigne courrait le long de ce mur, la nuit la cour était envahie par les ballets des chauve souris,
qui circulaient en émettant de tous petits piaillements et en formant des grands huit,
danse nocturne qui qui m’impressionnait d’autant plus,
que ma grand mère superstitieuse, affirmait partout à la ronde, que ces bêtes portaient malheur,
que si elles se prenaient dans les cheveux féminins, on ne pouvait plus s’en débarrasser.
Cette cour, il fallait aller la traverser pour aller sur le trône,
une planche en bois trouée avec pour toute lecture de propreté,
les dernières feuilles du canard local, empilées soigneusement à côté du trou des futurs exploits libérateurs des conduites obstruées.
Évidemment, tradition oblige, il y avait dans les chambres, pour unique manière de se soulager, la chaleureuse présence d'élégants seaux en faïences ou en en métal, ornés de liserés bleus
ou de fleurs multicolores.
J’avais peur d’aller à la cabane, surtout la nuit, et j’avais horreur des seaux,
ce qui fait que je devenais rapidement ultrasensible sur le sujet digestif...
Qui n’a pas connu le fumet de ces odeurs là à peine le couvercle de la marmite soulevé,
et les crampes de soirées rien qu'à l'idée de se le coltiner comme corvée de nettoyage,
ne peut vraiment comprendre ce que c’était que la France d'alors,
située hors de l’écoulement de certaine modernité des choses.
Ici, comme dans beaucoup de campagnes de la doulce France de l'époque,
le coq chantait les deux pattes sur le tas de fumier
mais le paysan, au final ne s'en portait pas plus mal.
Certains s’y habituaient mieux que d’autres,
je crois que la présence des animaux tout autour,
car il y avait aussi parfois quelques souris qui batifolaient et pas mal d’oiseaux
donnait une dimension fantastique à l’ensemble et un côté un peu effrayant à la vision de la cour des miracles.
Je m'attendais chaque fois à y croiser des sorcières retour de sabbat,
j'y ai une fois aperçu un crapaud clapotant dans une flaque d'eau, un jour de pluie,
non loin de la cabane, et même une salamandre noire et jaune;
qui se prélassait là, très belle et tranquille, mais tout cela ne me rassurait guère...
Tout avait beaucoup de saveur, les fruits notamment,
les légumes aussi,
le plaisir comme le déplaisir, c’étaient, je crois bien, sans transitions et tout en contrastes.
La vie étaient scindée, il y avait comme des tranches qui s'y découpaient,
chacun y avait sa place attitrée, cela semblait pouvoir durer une éternité ainsi,
en fait cela faisait déjà des siècles que peu de choses avaient vraiment changé.
Mais le progrès est une lutte à armes fatales et il égalise tout,
ma grande mère si réfractaire à l'usage de la fée électricité,
un jour échangea sa belle table de merisier contre une superbe table Formica,
si bien vantée par un vendeur antiquaire, qui avait su astiquer
non sans quelque profit personnel,
tous les les bienfaits de la propreté et de la facilité d’entretien.
A cinq ans près, ce n’était déjà plus la même enfance,
et je serais curieuse de connaître le détail de celle de certaine actrice française jadis reine du théâtre campagnard, Juliette Binoche
qui se souvient avec enthousiasme du Mondoubleau de ses jeunes années.
J’ai eu ma part d’enchantement, aussi,
mais j’ai conservé surtout le souvenir d’avoir vécu, assistant à la fin d’un monde,
embrassant toutes les lueurs des feux de la transition.
Le jour où mon père, lassé de se faire tanner par sa fillette unique ,
qui se morfondait et trépignait dans l'espoir d’obtenir la fabrication
et l’installation de la balançoire de ses rêves, se décida à construire la fameuse escarcelle,
ce fut une véritable expédition.
On est donc allé se procurer tout d’abord une corde, chez le bourrelier, dans une échoppe située du côté de la place Saint Denis,
non loin de l’église.
C’était un brave homme, qui faisait aussi dans la sellerie, parce qu’il restait à cette époque, encore quelques percherons et chevaux de traits, entretenus par des paysans amoureux de leurs bêtes, à condition qu’elles ne rechignent pas et ne fassent pas leur feignant dans la tâche.
Il y avait là de véritables orfèvres chevalins, pour œuvrer dans les champs difficiles, rétifs à la machine, des bêtes solides, fort utiles pour travailler la terre lourde à décoller.
Il fallut choisir la bonne corde, au milieu du tas de ses consœurs qui pendouillaient dans une antre humide et sombre, dont je me rappelle encore l’odeur: toute particulière et jamais retrouvée depuis: j’avais un peu peur là aussi, mais j’étais surtout fascinée par ce monde qui me semblait hanté et magique.
Mon père dut ajuster une planche, trouver deux attaches et une fixation suffisamment solides au sein des murs décrépis de la petite cour,
et c’est ainsi que j’ai pu faire un peu de balançoire,
mais avec la stricte consigne de ne pas m’envoler trop haut, du fait de l’exiguité de la courette.
Quand la lassitude venait, celle en tout cas de se restreindre ainsi en pleine ascension enfantine, remise en place par le regard inquiet du paternel, qui vivait dans la crainte que je ne me fasse un mauvais coup, je promenais des nounours datant des années trente, repêchés in extrémis dans le grenier, bordés d'un drap bleu à rayures, dans un landau à forme de corbeille, qui grinçait parce qu’il était fabriqué tout en osier.
Mes jouets étaient pour la plupart restés à Paris.
Le grand jeu, c’était aussi de courser le papillon à l’aide d’un filet rose acheté chez Lecourt, et d'autres insectes qui, une fois capturés, passaient quelques heures enfermés dans une espèce de pot à lait en plastique rouge et blanc, où je pouvais à loisir les observer par la fente laissée entrouverte par la fermeture incomplète du récipient.
Mon grand plaisir, ensuite, était de les relâcher à l'air libre, de les voir s'éloigner dans le ciel, et de sentir l’odeur qui persistaient, de tâter du bout des doigts la poudre de leurs ailes irisant les parois intérieures du récipient, qui en demeurait tout talqué.
Il paraît que plus petite encore, vers deux trois ans, je les appelais des Papa Petits…
Quand j’en avais fini avec les lépidoptères, je m’attaquais à l’observation du goujon dans tous ses états, je l'étudiais dans tous les stades de son développement, sous toutes ses formes, selon les pêches miraculeuses effectuées dans la Grenne.
Je tannais ensuite mon père, pour aller promener dans la vallée de la Braye, muni de la goujonnière en métal gris et à l'anse de bois poli, tout cela uniquement pour les relâcher dans une autre rivière, histoire de les faire voyager un peu.
On a aussi tâté de la pêche à la grenouille, pourvus de l'incontournable fil de laine rouge , emprunté à la pelote de ma mère, accroché au bout de la ligne.
Mon père avait été acquérir du matériel de pêche, tout exprès pour l'affaire, et s'en était allé également acheter des bottes de marque Le Chameau chez le marchand de chaussures Lauger. Une première!
Il faut dire que parfois, il s'ennuyait ferme, lui aussi... qu'il semblait étouffer , tournant comme une bête en cage dans la maison si exigüe de la grand mère,
qu'il espérait ainsi échapper à la corvée de la fente des bûches,
qu'on devait débiter pour pouvoir alimenter le réchaud à bois,
sur lequel allait être cuisiné le prochain repas familial.
Toutes ces sorties un peu rocambolesques, du moins pour mon père qui avait l'esprit plutôt cartésien, porté sur la mathématique, c’était aussi surtout l’occasion pour moi, de passer devant des maisons insolites, la possibilité de découvrir des gens du village que je ne connaissais pas encore et qui m’impressionnaient.
Il y avait notamment la maison très basse, qui disparaissait au milieu d'un jardin fleuri de grands lis et de roses rouge sang opulentes et très odorantes,
où vivaient des sœurs très âgées et vieilles filles, les dames Lubineau.
Tout était prétexte à rêve, enfin à déambuler sur les mots, la région regorgeait de ruines et d’histoires mystérieuses.
Il y avait des vestiges qui faisaient se souvenir de la présence active des puissants templiers et de leurs commanderies, et ce, pas seulement dans la ville nommée Le Temple, encore toute proche.
J’accompagnais souvent la grand mère, alourdie dans sa marche,
d’une carriole métallique nantie d’un casier munis de bouteilles soigneusement lavées,
pour aller se fournir en eau fraîche et pure à la Source de Guériteau.
Elle disait qu’elle guérissait tout, cette eau la!
C’est vrai qu’elle avait un goût incomparable,
à cette époque, on ne connaissait pas encore l’abus d’engrais chimique,
la source coulait abondante quasi en toutes saisons.
De l’autre côté de la route, en face, il y avait la vieille chapelle ,
qui tombait en ruines, idéale pour faire des parties de cache cache.
Et les vieux racontaient dans le pays, mi amusés mi narquois,
qu'il y avait eu là, il y a fort longtemps un monastère réputé,
mais que tout avait été détruit et les bénédictins chassés en 1238,
parce que le seigneur du coin, de retour de croisade,
avait trouvé sa dame dans les bras d’un moine;
et qu’il avait fait construire la chapelle pour tenter de se racheter une conscience,
en vue d'obtenir une bonne place chaude au paradis!
Des histoires, il s’en racontait de toutes sortes, le pays ne manquait ni de vicomtesses,
ni de paysans malins tout farfelus, le bon bourgeois avait des retours d'age et des inventions fleuries à la boutonnières des fêtes et des cérémonies qui déliaient les langues.
On connaissait une voisine qui avait eu un bébé à cinquante ans passés,
ce qui avait alimenté les conversations pendant un certain temps
car elle avait déjà des enfants mariés et des petits enfants,
comment allait faire tout ce monde là pour s'y retrouver!
Les histoires tristes côtoyaient les récits les plus gais, les bâtiments parfois suivaient le même chemin,
certaines tours comme la poivrière de Choué, pour limiter les frais, prenaient de drôles de tournures, et la tour du pot à Beurre penchait de plus en plus,
car on avait creusé par en dessous pour en retirer de la pierre de construction!
Le viaduc de la ligne de chemin de fer reliant Paris à Tours, commencé dans la première moitié du XIX eme siècle, ne servait plus qu'à organiser des promenades pour tester les gouts du risque et les effets de vertige de la la dulcinée,
mais ce n'était pas un mince atout pour la sentir doucement frissonner apeurée dans ses bras.
Pour les promenades au clair de lune, ce n'était pas à négliger non plus,
effet romantique garanti...
Le père Robinet était un fameux original, comme on dit dans les campagnes,
avec lui on pouvait faire son plein panier de provisions de légendes et d'histoires vraies et pour le moins étranges.
C'est lui qui faisait visiter aux quelques touristes égarés là sur les routes des vacances à la mer, en guise de pause sodas et crème glacée dans le circuit torride des exigences du guide Michelin, les beautés cachées du Pot à Beurre et de ses alentours historiques.
Il détaillait avec une patience infinie, alliée d'un enthousiasme sans bornes,
une sagacité d'explorateur des vieilles pierres, comme on n'en trouve plus guère de nos jours, aux âmes candides et dubitatives, toutes les subtilités architecturales des maisons et des lieux de sa chère ville qu’il adorait.
Avec lui on revivait tout, façon Balzac évoluant dans les pages bien senties de sa Comédie Humaine dans le salon de Saché, gesticulant et mimant tour à à tour les divers personnages les plus antinomiques, devant le châtelain de Margonne et ses domestiques médusés par le rire et le pouvoir d’incarnation de toutes sortes de personnages ainsi merveilleusement ressuscités.
Il parlait du camp de César de Sougé, comme si il en avait lui même dirigé les soldats romains réquisitionnés pour l’ériger.
Selon ma grand mère, il brodait un peu, en disant que le souterrain allait des caves du château féodal à ce fameux camp, sur des kilomètres et toujours comme un rat dans son boyau sous terre.
Toujours selon elle, c’est direct à Guériteau que ce souterrain menait !
J'ai cherché pendant des années les entrées, de ces souterrains escaladant les pentes de la motte féodale, et fouillant les buissons d'épines, mais je n'ai creusé mes méninges, qu'emportée sur la pente de mes rêves, ayant trouvé pour tout trésor celui de l'imagination.
C’était une sorte de guerre de tranchée verbale, lancée entre la mémoire populaire et l'érudition provinciale, qui pouvait ainsi s’enclencher, par voie de tables de fin de déjeûners de commices interposées ,
Car il était rare que tout cela s’affronte en direct, si ce n’est autour d’une petite goutte.
Ma grand mère réussissait fort bien les cerises à l’eau de vie.
C’est ainsi qu’un jour, je courus aussi bien vite devant chez Carreau, le marchand de saucisses, pour admirer la borne qui jadis servait à attacher les chevaux devant sa boutique:
c’était bien un tronc de palmier fossilisé, et pratiquement personne ne le savait!
Il y a fort longtemps, il avait fait effectivement très très chaud à Mondoubleau
selon le père Robinet, tellement chaud que rien qu’à l’écouter on en transpirait,
surtout l’été. En ce temps là il faisait aussi facilement moins quinze l’hiver,
que trente cinq l’été, à l’ombre.
Monsieur Robinet était tout aussi emporté par le récit de l'action
qu'un peu enveloppé, il soufflait fort, ponctuant ainsi l'atmosphère attentive de son auditoire parfois bouche bée à l'écoute de ses fabuleux récits. Sa soufflerie personnelle
rythmait le chapelet incantatoire et poétique de ses phrases à rallonge, truffées de citations érudites.
Parfois, l'été, cela tournait à l'orage, et il faut bien dire aussi qu’il pleuvait des fois plusieurs jours d'affiliée.
Cela n’en finissait pas, alors, on se racontait des histoires locales,
autour de la table en formica recouverte d’une nappe
avec des biches et des daims imprimés dessus qui gambadaient tout leur soul
dans la forêt et dans l'ignorance du son fatidique des cors au fond des sous-bois
stupéfiés dans l'arrivée biggarée de la meute.
On tuait ainsi le temps qui s'égouttait inlassablement des toitures d'ardoise, trop mouillées,
tout en feuilletant des vieux Paris Match,
en commentant les drames des autres.
Mon père essayait de faire diversion, se focalisait sur son bouquin, mais n’y arrivait pas.
Au cas où on bénéficiait d'une éclaircie, ma grand mère proposait d'aller faire le grand tour pour se dégourdir les jambes ankylosées.
Le grand tour, cela voulait dire descendre la rue de la basse ville,
passer au devant des hauts bâtiments en briques rouges de l'ancienne tannerie en ruine,
c'était longer la voie ferrée pour cueillir au printemps quelques coucous géants poussant sur ses gras talus,
ou l'été des bouquets de marguerites,
pour finir par la promenade du mail, d'où on jouissait d'un fameux panorama sur la ville, paresser un peu sur les bancs, et papoter sous les tilleuls, avant de s'en revenir au bercail.
J'aimais bien cet endroit là, parce que l'odeur des arbres en fleurs m'enivrait, au mois de juin, qu'il y avait là quelque troncs bien creux, où on pouvait renifler une bonne odeur douce de mousse fraîche et de lichens et même se cacher.
Puis retour à la case départ, non sans avoir passé par la ville haute,
et la boulangerie qui faisait dans la spécialité de la brioche.
La pause café, chez les petites gens, c'est sacré, il y avait toujours un ou deux voisins pour partager les joies du breuvage excitant et amer
autour d'une conversation qui s'éternisait parfois sur les pertes d'un tel au tiercé
ou d'une une telle à la loterie nationale .
Quand je ne me languissais pas dans l’unique pièce commune, que j'étais fatigué de la sempiternelle partie de petits chevaux ou de nain jaune
qui parfois m'amusaient toutefois beaucoup,
que j'avais éclusé toute la réserve de ma boite de décalcomanies,
je regardais la pluie tomber du haut de la fenêtre ouverte dans ma chambre du premier étage.
Et des heures durant, j’observais le vols des choucas des tours tournoyant autour des vieilles pierres comme âmes en peine,
j’aimais beaucoup leur cri strident qui me semblait parler pour moi,
transcrire toute l’interrogation du monde empêtré dans les fines toiles d'araignées luisantes du destin.
La maison d’à côté était vide, il se disait que la jeune mariée était morte peu de temps après ses couches, que son mari encore tout jeune homme, s'en était allé, mort suicidé de chagrin.
La cour qui n'était séparée de celle de la maison de la grand mère, que d'un haut mur à la chaux,
elle était envahie de ronces et d’épines, comme autant de barbelés naturels travaillant chez Gargantua pour lui tresser une belle couronne.
L’ennui faisait pousser les ailes de mon imagination,
je me racontais des histoires de chevaliers et de princesses,
je construisais des châteaux forts à l’aide du jeu en bois qui m’avait été offert
et je prenais part à toutes les faces de l’action des combats de l'ombre et de la lumière.
Le soir, après ces journées de pluies, parfois on allait au cinéma.
On descendait la rue pour aller se serrer sur des bancs de bois de ferme,
frais installés du jour dans la grange d’un loueur de salle,
non loin du marchand de cycles,
chez qui mes parents m'avaient acheté mon premier vélo Mercier,
si lourd et au cadre tout orange.
On applaudissait autant aux images de Laurel et Hardy
qui se déchainaient dans les pitreries et les coups salaces sur l'écran de toile,
que dans le bon rire, en écho des paysans et des villageois pliés en deux dans le délire.
Je crois bien que j’en ai plus d’une fois mouillé ma culotte, au grand désespoir de ma mère ,
car il n’y avait bien entendu aucune machine à laver pour solutionner facilement le problème.
Mais le lavoir de la ville était très bien conservé, et la lessiveuse toujours prête à bondir sous l'action du réchaud qui même l'été fonctionnait bien souvent, car on se salit si vite à la campagne l'été, quand on est parisien le reste de l'année.
Des problèmes la ville en connaissait, c’est encore par la voix du tambour major,
que la municipalité et son maire faisaient connaître à ses citoyens,
les derniers décrets des lois et l'annonce de certains désastres locaux.
Avis à la population…!
coups de baguette et roulements de tambour, bicorne s'il vous plait,
tout avait ainsi une allure digne des livres d'histoire illustrant les pages de la Révolution,
car l'annonceur public et fortement moustachu, portait beau avec la cocarde !
A côté de cela,
il y avait le camion des falbalas qui cornait dans la rue deux fois par mois, et tous les enfants qui se précipitaient pour se disputer les derniers gadgets qu’on ne trouvait pas dans les magasins habituels de la ville, qui s'en tenaient à la vente de la marchandise plus traditionnelle.
Puis il y eut ensuite le premier supermarché, qui est resté vide de chalands pendant des semaines et des semaines…
-Vous verrez cela ne marchera pas, personne n’ira!
Jusqu’à temps qu’on sorte l’histoire des bons cadeaux et de fidélité...
Le tour était joué et l'affaire dans le sac!
Puis ma grand mère eut la télévision, en noir et blanc.
Et c’est en cercle concis, et confits dans le silence et dans le noir,
qu’un jour on découvrit, médusés, le premier homme américain, marchant sur la lune…
ou des derniers méfaits de la grêle sur les fruitiers,
la vie tout un mois, dans un petit bourg,
juché sur son promontoire au milieu de la campagne vallonnée,
cela peut paraître interminablement ennuyeux.
Comme on n’avait pas de voiture, on prenait le train.
Un gros train noir, briqué comme un insecte luisant, crachant de la fumée tout ce qu’il savait, en entrant en gare dans un bruit infernal de machines additionné d’odeur d’huile, de fumées blanches et âcres et de pas mal de projections acqueuses. Un train qui me faisait irrémédiablement tousser et éternuer un bon moment après l’arrêt du terminus.
Cette arrivée en gare, pour moi, ce n’était pas du cinéma,
et cela me faisait toujours un peu peur.
Ce n'était pas seulement la présence suffocante de l’engin au bruit assourdissant,
mais surtout le fait de voir les gens armés de bagages, trainant des valises en carton bouilli bourrées à bloc, parfois même des sacs en toile écossaise, dont le contenu se brinquebalait à tous vents, des familles haletantes et suantes, surchargées de paniers pique niques,
sans oublier les épuisettes et les filets à papillons, bref tout ce petit monde obligé de tirer comme des bœufs sur les lourdes portières du train pour les ouvrir,
tout en s’époumonant, parce que plus personne ne s’entendait crier dans cette atmosphère surréaliste de frénésie.
La ligne amenait jusqu’à la côte atlantique, mais nous, on s’arrêtait avant,
pour changer de train.
J’appréhendais à chaque fois d’être obligée d’enjamber le marche pied plus vite que la machine, soulevée par ma mère, agitée dans l’angoisse du départ imminent, dans la menace du coup de sifflet du chef de gare.
J'étais fatiguée par avance, de la course à effectuer, tiraillée dans le sillage maternel pressant d’aller s’installer sur les banquettes de moleskine verte trop rembourrées, c'était pour moi, un séjour en réalité, en somme assez court,
mais trop tendu et qui me durcissait vite les fesses,.
Chaque voyage, c’était aussi se retrouver à compter les heures et les vaches derrière la vitre pendant un temps qui me semblait interminable, dans un compartiment qui sentait le renfermé et la poussière, les casse croûtes et la bière des précédents occupants, un fumet inimitable qui tronait dans les airs et dans l’ignorance de l’efficacité du nettoyage des agents de la SNCF.
Tout cela faisait très incongru, on avait l’impression d’entrer dans l’odeur intime des gens, fouillant dans les recoins des miettes coincées dans la baguette métallique,
qui fixait la vitre du compartiment estampillé de la fameuse formule multi lingue:
" Ne pas se pencher, è pericoloso..."
Respirer, c'était déjà une épreuve.
Alors on se concentrait ailleurs, dans l'épluchage des mille et uns détails de la vie, on nageait dans la mauvaise rêverie, et dans les oublis de particules enchâssées dans les coutures des sièges et des grilles métalliques, comme quand on est un brin écœuré.
Tout semblait là comme offrir une trappe, un piège de la tentation juste là
pour faire se salir sans vraiment le vouloir,
et à cette époque là, du moins chez nous,
pas question de se tacher ni de froisser ses vêtements.
Il fallait se tenir à carreau, faire dans le beau style, bref tenir son rang,
se tenant tout droit comme un I, sur la banquette.
On ne partait pas loin, mais début des années soixante,
un voyage de 200 kilomètres en train, cela pouvait faire encore un peu aventure,
faut dire qu'on n’a toujours un peu retardé chez nous dans l’avancée des choses de la mécanique,
question de philosophie sans doute….
« Brou…ARRRRROU ;;;, cinq minutes d’arrêt !» ;;
une vraie tirade digne de Molière, celle là mon père l’attendait avec plaisir.
Une envolée lyrique de chef de gare à la Courteline,
une floraison de roulades ad hoc agrémentée de l’accent local, parfumée de l’air du temps de l’homme sérieux, s’évaporant dans la gloire du prestige de ses trente ans de bons et loyaux services ferroviaires…
C’est que cela arrivait souvent d’être obligé de changer de train et de quai pour arriver à destination.
Nous on allait à Mondoubleau, et c’était la micheline rouge qui nous y conduisait, là aussi cela ne faisait pas très sérieux, on aurait dit qu’on faisait tout pour donner de la nostalgie aux futurs vieux gosses, et enrichir les marchands de trains miniatures et de souvenirs.
Pon pin ponnnn..., cela faisait un peu sirène de bateau égaré comme une baleine en pleins champs ,
et cette musique là non plus ne s'oubliait pas facilement, un fameux signal, fanal, ma foi...
Mondoubleau, c’est situé non loin de Vendôme, et à cette époque-là, c'était encore très balzacien comme effet d'ambiance, d’ailleurs la grand-mère habitait rue Basse…
La maison devait dater du XVIII ou XIX eme siècle, mais elle avait sans doute été construite sur une bâtisse plus ancienne, car quand on allait chercher le fromage dans la cage au fin treillis suspendue à un anneau de fer dans la cave, on s’apercevait que celle ci était voûtée, couvant jalousement et en secret l’arc de belles ogives entrecroisées et sculptées en pierre calcaire.
Deux ou trois maisons plus loin, il y avait la demeure du Père Rouleau, un vieux monsieur, qui trônait fier comme Artabant, au milieu d’une construction antique qui datait du XV eme siècle et que le ministère des affaires culturelles de l’époque, songeait à classer monument historique. C’était sans compter l’avis du vieux monsieur, qui n’était pas dupe de la manœuvre, et entendait continuer à vivre comme il lui seyait.
Faut dire qu’il avait du caractère, qu’il savait se montrer, et se montrait bien vivant,
pas question de toucher à quoi que ce soit chez lui, ni de lui dicter le moindre de ses gestes !
Quand on allait le voir chez lui, c’était impressionnant, la fenêtre était minuscule, la lumière rare, on n'aérait pas souvent comme pour économiser l'air et le temps.
Cela sentait bon la suie et la boucane, c’était tout noir comme dans un vrai four de la boulange qui cuit son pain au feu de bois.
Mais qu’est ce qu’on rigolait bien quand on avait su apprivoiser le bon maitre bourru des lieux !
J’y allais porter les chemises que ma grand mère lui repassait,
Je crois bien qu’il avait un peu le béguin, à la façon dont il ouvrait avec joie le paquet empesé qui sentait le linge frais.
En face, ou non loin, je crois me souvenir qu'il y avait la maison toute blanche du notaire,
avec dedans une de ses filles qui pratiquait le piano. On en goutait les effluves sonores et
tendres de la Lettre à Élise, perdue dans les sortilèges des chaleurs des soirs d'été ,
qui vivent somnolents et les fenêtres entrouvertes, volets clos,
pour préserver les beaux meubles de la trop grande clarté...
Toutes les maisons qui jouxtaient celle de la grand mère, étaient construites le long d’une des enceintes fortifiées entourant le vieux donjon.
C’est à dire que les arrière cours étaient cernées de hauts murs,
formés des vestiges de fortifications, jadis destinées à protéger les seigneurs,
et les habitants des attaques continuelles des ennemis qui se disputaient
en permanence le territoire.
Au Moyen Age, les seigneurs avaient ici à gérer au minimum deux allégeances,
sur le Mont des Doubleau le bien nommé,
les attaques étaient quasi perpétuelles,
la région était riche et prospère, elle attirait aussi les convoitises,
de par son emplacement stratégique.
J’aimais bien la campagne, parce qu’il y avait des animaux, des fleurs et des papillons,
tout plein de découvertes à faire dans l’espace interstices magiques des veilles pierres.
Il y avait des délices à déguster dans les vergers et les potagers,
mais cela n’en faisait pas pour autant un paradis sur terre.
Tout cela n’était pas sans octroyer de manière souvent inattendue,
quelques craintes et déplaisirs, au milieu de pas mal de moments de joie complète,
en pleine nature. Il est vrai que le lézard abandonnait sa queue à l'ennemi dans sa fuite ,
et qu'elle repoussait,
ce phénomène formidable à mes yeux, je l'avais vu des dizaines de fois se reproduire,
mais parfois, cet appendice revivait sous des auspices tout de même un peu tordues...
Tout d’abord à chaque nouveau séjour, il fallait s’accoutumer à la vie de la maisonnée .
Quand on arrivait, on était accueilli par un vaste hall vide, tout carrelé de tomettes rouges, qui sentaient la cire et le foin,
si c’était le soir on tâtonnait jusqu’à la porte de la petite cuisine sous l’aimable éclairage d’une ampoule de vingt cinq bougies. C’est à dire vingt cinq Watt.
Mon père avait bien essayé de la changer, et de proposer de payer la facture d’électricité mais ma grand mère n’avait jamais voulu accepter ce qu’elle considérait comme une aumône, elle en faisait une question de principe, on venait chez elle, elle nous invitait, pas question de changer quoi que ce soit, elle était pauvre mais surtout économe. Elle avait sa fierté.
Et du caractère, elle était née dans le siècle précédent,
les romans de Zola décrivaient bien cet état d'esprit de ces gens déshérités
qui n'ont pour s'en sortir et faire face à l'ennemi du quotidien, que l'énergie du désespoir comme moteur de survie,
elle avait appris toute seule à lire et à écrire. Fallait donc pas lui en compter.
La maison de la rue basse avaient été par ses propriétaires louée à deux familles,
dont l’une n’était plus constituée que de ma grand mère et l’autre par un vieux couple,
mais le hall restait commun, l’escalier de bois sombre servait aux deux locataires
à gagner les chambres du premier étage,
chacun ayant sa partie, c’est dire qu’il fallait faire gaffe à ne pas faire de bruit.
Au dessus, c’était le grenier qui sentait la coumarine. Et les herbes séchées.
Ce n’était pas facile, à l’heure dite, c’est à dire bien trop tôt pour nous autres parisiens,
d’aller se coucher dans la sérénité.
On vivait dans une sorte de couvre feu permanent, chuchotant à voie basse afin de déjouer les oreilles attentives des voisins curieux de tout.
Évidemment, c’était un jeu qui fonctionnait dans les deux sens, il y avait des fins de soirées, où on passait son temps à épier les bruits de la vie des voisins d’à côté, pour tuer l’ennui, à défaut d'ennemis véritables peut être.
Il n’y avait pas de télévision chez ma grand mère au début des années soixante, seul un poste un poste de radio TSF trônait dans la salle à manger, qui chaque midi, ponctuait l’heure du déjeuner, avec les questions aux minutes sonnantes et colorées du jeux des mille francs.
C’est comme cela, qu’à l’heure de la salade, je suis tombée amoureuse de la voix de Lucien Jeunesse immergée dans le suspense de la question rouge.
Et c'est comme cela aussi que mon père se faisait à la fois respecter et jalouser,
faisant office en tant que l’intellectuel de service chargé de mettre sa science au service de tous
et qui avait un peu trop souvent réponse à tout.
C’était donc souvent de la laitue qui était servie à ce genre de repas estival, toute fraîche cueillie auparavant par la grand-mère, que j’accompagnais pour ce faire,
jusqu’à son petit jardin du Pâtis, lopin de terre situé en contrebas de l’ancien donjon dit du Pot à Beurre, ainsi baptisé en raison de sa silhouette particulière, et toute penchée.
Autant dire que la feuille était tendre et croquante sous la dent, et que l’ail était émincé à point avec la ciboulette et le persil, juste là pour relever le tout d’un fumet des plaisirs gustatifs particulliers aux charmes de la province, creusant la recette en son fin terroir d'us et de coutumes toutes personnelles.
Ce qui changeait de Paris, c’était surtout la symphonie continuelle et le concert des animaux sauvages ou domestiques,
présents jusque sous les fenêtres de la petite chambre tapissée de papier saumon à semis de fleurettes crème, orientée à l’est, qui avait vue sur les pierres de grès roussard de la vieille tour et dans laquelle je couchais habituellement.
Le matin, on était éveillé par le chant du coq évoluant dans le poulailler de la cour, aux milieu de ses poulettes, cour également animée par les fenêtres des voisins levés chaque jour aux aurores. L'avantage c’est que les œufs étaient frais et délicieux et qu’on allait les cueillir tous chauds sur la paille, dès la sortie du four enfin dès que les poules fières de leurs exploits,
et un peu tête de linotte caquetaient à plus soif, répandant naïvement alentours le chant triomphal de la victoire éphémère.
Une vigne courrait le long de ce mur, la nuit la cour était envahie par les ballets des chauve souris,
qui circulaient en émettant de tous petits piaillements et en formant des grands huit,
danse nocturne qui qui m’impressionnait d’autant plus,
que ma grand mère superstitieuse, affirmait partout à la ronde, que ces bêtes portaient malheur,
que si elles se prenaient dans les cheveux féminins, on ne pouvait plus s’en débarrasser.
Cette cour, il fallait aller la traverser pour aller sur le trône,
une planche en bois trouée avec pour toute lecture de propreté,
les dernières feuilles du canard local, empilées soigneusement à côté du trou des futurs exploits libérateurs des conduites obstruées.
Évidemment, tradition oblige, il y avait dans les chambres, pour unique manière de se soulager, la chaleureuse présence d'élégants seaux en faïences ou en en métal, ornés de liserés bleus
ou de fleurs multicolores.
J’avais peur d’aller à la cabane, surtout la nuit, et j’avais horreur des seaux,
ce qui fait que je devenais rapidement ultrasensible sur le sujet digestif...
Qui n’a pas connu le fumet de ces odeurs là à peine le couvercle de la marmite soulevé,
et les crampes de soirées rien qu'à l'idée de se le coltiner comme corvée de nettoyage,
ne peut vraiment comprendre ce que c’était que la France d'alors,
située hors de l’écoulement de certaine modernité des choses.
Ici, comme dans beaucoup de campagnes de la doulce France de l'époque,
le coq chantait les deux pattes sur le tas de fumier
mais le paysan, au final ne s'en portait pas plus mal.
Certains s’y habituaient mieux que d’autres,
je crois que la présence des animaux tout autour,
car il y avait aussi parfois quelques souris qui batifolaient et pas mal d’oiseaux
donnait une dimension fantastique à l’ensemble et un côté un peu effrayant à la vision de la cour des miracles.
Je m'attendais chaque fois à y croiser des sorcières retour de sabbat,
j'y ai une fois aperçu un crapaud clapotant dans une flaque d'eau, un jour de pluie,
non loin de la cabane, et même une salamandre noire et jaune;
qui se prélassait là, très belle et tranquille, mais tout cela ne me rassurait guère...
Tout avait beaucoup de saveur, les fruits notamment,
les légumes aussi,
le plaisir comme le déplaisir, c’étaient, je crois bien, sans transitions et tout en contrastes.
La vie étaient scindée, il y avait comme des tranches qui s'y découpaient,
chacun y avait sa place attitrée, cela semblait pouvoir durer une éternité ainsi,
en fait cela faisait déjà des siècles que peu de choses avaient vraiment changé.
Mais le progrès est une lutte à armes fatales et il égalise tout,
ma grande mère si réfractaire à l'usage de la fée électricité,
un jour échangea sa belle table de merisier contre une superbe table Formica,
si bien vantée par un vendeur antiquaire, qui avait su astiquer
non sans quelque profit personnel,
tous les les bienfaits de la propreté et de la facilité d’entretien.
A cinq ans près, ce n’était déjà plus la même enfance,
et je serais curieuse de connaître le détail de celle de certaine actrice française jadis reine du théâtre campagnard, Juliette Binoche
qui se souvient avec enthousiasme du Mondoubleau de ses jeunes années.
J’ai eu ma part d’enchantement, aussi,
mais j’ai conservé surtout le souvenir d’avoir vécu, assistant à la fin d’un monde,
embrassant toutes les lueurs des feux de la transition.
Le jour où mon père, lassé de se faire tanner par sa fillette unique ,
qui se morfondait et trépignait dans l'espoir d’obtenir la fabrication
et l’installation de la balançoire de ses rêves, se décida à construire la fameuse escarcelle,
ce fut une véritable expédition.
On est donc allé se procurer tout d’abord une corde, chez le bourrelier, dans une échoppe située du côté de la place Saint Denis,
non loin de l’église.
C’était un brave homme, qui faisait aussi dans la sellerie, parce qu’il restait à cette époque, encore quelques percherons et chevaux de traits, entretenus par des paysans amoureux de leurs bêtes, à condition qu’elles ne rechignent pas et ne fassent pas leur feignant dans la tâche.
Il y avait là de véritables orfèvres chevalins, pour œuvrer dans les champs difficiles, rétifs à la machine, des bêtes solides, fort utiles pour travailler la terre lourde à décoller.
Il fallut choisir la bonne corde, au milieu du tas de ses consœurs qui pendouillaient dans une antre humide et sombre, dont je me rappelle encore l’odeur: toute particulière et jamais retrouvée depuis: j’avais un peu peur là aussi, mais j’étais surtout fascinée par ce monde qui me semblait hanté et magique.
Mon père dut ajuster une planche, trouver deux attaches et une fixation suffisamment solides au sein des murs décrépis de la petite cour,
et c’est ainsi que j’ai pu faire un peu de balançoire,
mais avec la stricte consigne de ne pas m’envoler trop haut, du fait de l’exiguité de la courette.
Quand la lassitude venait, celle en tout cas de se restreindre ainsi en pleine ascension enfantine, remise en place par le regard inquiet du paternel, qui vivait dans la crainte que je ne me fasse un mauvais coup, je promenais des nounours datant des années trente, repêchés in extrémis dans le grenier, bordés d'un drap bleu à rayures, dans un landau à forme de corbeille, qui grinçait parce qu’il était fabriqué tout en osier.
Mes jouets étaient pour la plupart restés à Paris.
Le grand jeu, c’était aussi de courser le papillon à l’aide d’un filet rose acheté chez Lecourt, et d'autres insectes qui, une fois capturés, passaient quelques heures enfermés dans une espèce de pot à lait en plastique rouge et blanc, où je pouvais à loisir les observer par la fente laissée entrouverte par la fermeture incomplète du récipient.
Mon grand plaisir, ensuite, était de les relâcher à l'air libre, de les voir s'éloigner dans le ciel, et de sentir l’odeur qui persistaient, de tâter du bout des doigts la poudre de leurs ailes irisant les parois intérieures du récipient, qui en demeurait tout talqué.
Il paraît que plus petite encore, vers deux trois ans, je les appelais des Papa Petits…
Quand j’en avais fini avec les lépidoptères, je m’attaquais à l’observation du goujon dans tous ses états, je l'étudiais dans tous les stades de son développement, sous toutes ses formes, selon les pêches miraculeuses effectuées dans la Grenne.
Je tannais ensuite mon père, pour aller promener dans la vallée de la Braye, muni de la goujonnière en métal gris et à l'anse de bois poli, tout cela uniquement pour les relâcher dans une autre rivière, histoire de les faire voyager un peu.
On a aussi tâté de la pêche à la grenouille, pourvus de l'incontournable fil de laine rouge , emprunté à la pelote de ma mère, accroché au bout de la ligne.
Mon père avait été acquérir du matériel de pêche, tout exprès pour l'affaire, et s'en était allé également acheter des bottes de marque Le Chameau chez le marchand de chaussures Lauger. Une première!
Il faut dire que parfois, il s'ennuyait ferme, lui aussi... qu'il semblait étouffer , tournant comme une bête en cage dans la maison si exigüe de la grand mère,
qu'il espérait ainsi échapper à la corvée de la fente des bûches,
qu'on devait débiter pour pouvoir alimenter le réchaud à bois,
sur lequel allait être cuisiné le prochain repas familial.
Toutes ces sorties un peu rocambolesques, du moins pour mon père qui avait l'esprit plutôt cartésien, porté sur la mathématique, c’était aussi surtout l’occasion pour moi, de passer devant des maisons insolites, la possibilité de découvrir des gens du village que je ne connaissais pas encore et qui m’impressionnaient.
Il y avait notamment la maison très basse, qui disparaissait au milieu d'un jardin fleuri de grands lis et de roses rouge sang opulentes et très odorantes,
où vivaient des sœurs très âgées et vieilles filles, les dames Lubineau.
Tout était prétexte à rêve, enfin à déambuler sur les mots, la région regorgeait de ruines et d’histoires mystérieuses.
Il y avait des vestiges qui faisaient se souvenir de la présence active des puissants templiers et de leurs commanderies, et ce, pas seulement dans la ville nommée Le Temple, encore toute proche.
J’accompagnais souvent la grand mère, alourdie dans sa marche,
d’une carriole métallique nantie d’un casier munis de bouteilles soigneusement lavées,
pour aller se fournir en eau fraîche et pure à la Source de Guériteau.
Elle disait qu’elle guérissait tout, cette eau la!
C’est vrai qu’elle avait un goût incomparable,
à cette époque, on ne connaissait pas encore l’abus d’engrais chimique,
la source coulait abondante quasi en toutes saisons.
De l’autre côté de la route, en face, il y avait la vieille chapelle ,
qui tombait en ruines, idéale pour faire des parties de cache cache.
Et les vieux racontaient dans le pays, mi amusés mi narquois,
qu'il y avait eu là, il y a fort longtemps un monastère réputé,
mais que tout avait été détruit et les bénédictins chassés en 1238,
parce que le seigneur du coin, de retour de croisade,
avait trouvé sa dame dans les bras d’un moine;
et qu’il avait fait construire la chapelle pour tenter de se racheter une conscience,
en vue d'obtenir une bonne place chaude au paradis!
Des histoires, il s’en racontait de toutes sortes, le pays ne manquait ni de vicomtesses,
ni de paysans malins tout farfelus, le bon bourgeois avait des retours d'age et des inventions fleuries à la boutonnières des fêtes et des cérémonies qui déliaient les langues.
On connaissait une voisine qui avait eu un bébé à cinquante ans passés,
ce qui avait alimenté les conversations pendant un certain temps
car elle avait déjà des enfants mariés et des petits enfants,
comment allait faire tout ce monde là pour s'y retrouver!
Les histoires tristes côtoyaient les récits les plus gais, les bâtiments parfois suivaient le même chemin,
certaines tours comme la poivrière de Choué, pour limiter les frais, prenaient de drôles de tournures, et la tour du pot à Beurre penchait de plus en plus,
car on avait creusé par en dessous pour en retirer de la pierre de construction!
Le viaduc de la ligne de chemin de fer reliant Paris à Tours, commencé dans la première moitié du XIX eme siècle, ne servait plus qu'à organiser des promenades pour tester les gouts du risque et les effets de vertige de la la dulcinée,
mais ce n'était pas un mince atout pour la sentir doucement frissonner apeurée dans ses bras.
Pour les promenades au clair de lune, ce n'était pas à négliger non plus,
effet romantique garanti...
Le père Robinet était un fameux original, comme on dit dans les campagnes,
avec lui on pouvait faire son plein panier de provisions de légendes et d'histoires vraies et pour le moins étranges.
C'est lui qui faisait visiter aux quelques touristes égarés là sur les routes des vacances à la mer, en guise de pause sodas et crème glacée dans le circuit torride des exigences du guide Michelin, les beautés cachées du Pot à Beurre et de ses alentours historiques.
Il détaillait avec une patience infinie, alliée d'un enthousiasme sans bornes,
une sagacité d'explorateur des vieilles pierres, comme on n'en trouve plus guère de nos jours, aux âmes candides et dubitatives, toutes les subtilités architecturales des maisons et des lieux de sa chère ville qu’il adorait.
Avec lui on revivait tout, façon Balzac évoluant dans les pages bien senties de sa Comédie Humaine dans le salon de Saché, gesticulant et mimant tour à à tour les divers personnages les plus antinomiques, devant le châtelain de Margonne et ses domestiques médusés par le rire et le pouvoir d’incarnation de toutes sortes de personnages ainsi merveilleusement ressuscités.
Il parlait du camp de César de Sougé, comme si il en avait lui même dirigé les soldats romains réquisitionnés pour l’ériger.
Selon ma grand mère, il brodait un peu, en disant que le souterrain allait des caves du château féodal à ce fameux camp, sur des kilomètres et toujours comme un rat dans son boyau sous terre.
Toujours selon elle, c’est direct à Guériteau que ce souterrain menait !
J'ai cherché pendant des années les entrées, de ces souterrains escaladant les pentes de la motte féodale, et fouillant les buissons d'épines, mais je n'ai creusé mes méninges, qu'emportée sur la pente de mes rêves, ayant trouvé pour tout trésor celui de l'imagination.
C’était une sorte de guerre de tranchée verbale, lancée entre la mémoire populaire et l'érudition provinciale, qui pouvait ainsi s’enclencher, par voie de tables de fin de déjeûners de commices interposées ,
Car il était rare que tout cela s’affronte en direct, si ce n’est autour d’une petite goutte.
Ma grand mère réussissait fort bien les cerises à l’eau de vie.
C’est ainsi qu’un jour, je courus aussi bien vite devant chez Carreau, le marchand de saucisses, pour admirer la borne qui jadis servait à attacher les chevaux devant sa boutique:
c’était bien un tronc de palmier fossilisé, et pratiquement personne ne le savait!
Il y a fort longtemps, il avait fait effectivement très très chaud à Mondoubleau
selon le père Robinet, tellement chaud que rien qu’à l’écouter on en transpirait,
surtout l’été. En ce temps là il faisait aussi facilement moins quinze l’hiver,
que trente cinq l’été, à l’ombre.
Monsieur Robinet était tout aussi emporté par le récit de l'action
qu'un peu enveloppé, il soufflait fort, ponctuant ainsi l'atmosphère attentive de son auditoire parfois bouche bée à l'écoute de ses fabuleux récits. Sa soufflerie personnelle
rythmait le chapelet incantatoire et poétique de ses phrases à rallonge, truffées de citations érudites.
Parfois, l'été, cela tournait à l'orage, et il faut bien dire aussi qu’il pleuvait des fois plusieurs jours d'affiliée.
Cela n’en finissait pas, alors, on se racontait des histoires locales,
autour de la table en formica recouverte d’une nappe
avec des biches et des daims imprimés dessus qui gambadaient tout leur soul
dans la forêt et dans l'ignorance du son fatidique des cors au fond des sous-bois
stupéfiés dans l'arrivée biggarée de la meute.
On tuait ainsi le temps qui s'égouttait inlassablement des toitures d'ardoise, trop mouillées,
tout en feuilletant des vieux Paris Match,
en commentant les drames des autres.
Mon père essayait de faire diversion, se focalisait sur son bouquin, mais n’y arrivait pas.
Au cas où on bénéficiait d'une éclaircie, ma grand mère proposait d'aller faire le grand tour pour se dégourdir les jambes ankylosées.
Le grand tour, cela voulait dire descendre la rue de la basse ville,
passer au devant des hauts bâtiments en briques rouges de l'ancienne tannerie en ruine,
c'était longer la voie ferrée pour cueillir au printemps quelques coucous géants poussant sur ses gras talus,
ou l'été des bouquets de marguerites,
pour finir par la promenade du mail, d'où on jouissait d'un fameux panorama sur la ville, paresser un peu sur les bancs, et papoter sous les tilleuls, avant de s'en revenir au bercail.
J'aimais bien cet endroit là, parce que l'odeur des arbres en fleurs m'enivrait, au mois de juin, qu'il y avait là quelque troncs bien creux, où on pouvait renifler une bonne odeur douce de mousse fraîche et de lichens et même se cacher.
Puis retour à la case départ, non sans avoir passé par la ville haute,
et la boulangerie qui faisait dans la spécialité de la brioche.
La pause café, chez les petites gens, c'est sacré, il y avait toujours un ou deux voisins pour partager les joies du breuvage excitant et amer
autour d'une conversation qui s'éternisait parfois sur les pertes d'un tel au tiercé
ou d'une une telle à la loterie nationale .
Quand je ne me languissais pas dans l’unique pièce commune, que j'étais fatigué de la sempiternelle partie de petits chevaux ou de nain jaune
qui parfois m'amusaient toutefois beaucoup,
que j'avais éclusé toute la réserve de ma boite de décalcomanies,
je regardais la pluie tomber du haut de la fenêtre ouverte dans ma chambre du premier étage.
Et des heures durant, j’observais le vols des choucas des tours tournoyant autour des vieilles pierres comme âmes en peine,
j’aimais beaucoup leur cri strident qui me semblait parler pour moi,
transcrire toute l’interrogation du monde empêtré dans les fines toiles d'araignées luisantes du destin.
La maison d’à côté était vide, il se disait que la jeune mariée était morte peu de temps après ses couches, que son mari encore tout jeune homme, s'en était allé, mort suicidé de chagrin.
La cour qui n'était séparée de celle de la maison de la grand mère, que d'un haut mur à la chaux,
elle était envahie de ronces et d’épines, comme autant de barbelés naturels travaillant chez Gargantua pour lui tresser une belle couronne.
L’ennui faisait pousser les ailes de mon imagination,
je me racontais des histoires de chevaliers et de princesses,
je construisais des châteaux forts à l’aide du jeu en bois qui m’avait été offert
et je prenais part à toutes les faces de l’action des combats de l'ombre et de la lumière.
Le soir, après ces journées de pluies, parfois on allait au cinéma.
On descendait la rue pour aller se serrer sur des bancs de bois de ferme,
frais installés du jour dans la grange d’un loueur de salle,
non loin du marchand de cycles,
chez qui mes parents m'avaient acheté mon premier vélo Mercier,
si lourd et au cadre tout orange.
On applaudissait autant aux images de Laurel et Hardy
qui se déchainaient dans les pitreries et les coups salaces sur l'écran de toile,
que dans le bon rire, en écho des paysans et des villageois pliés en deux dans le délire.
Je crois bien que j’en ai plus d’une fois mouillé ma culotte, au grand désespoir de ma mère ,
car il n’y avait bien entendu aucune machine à laver pour solutionner facilement le problème.
Mais le lavoir de la ville était très bien conservé, et la lessiveuse toujours prête à bondir sous l'action du réchaud qui même l'été fonctionnait bien souvent, car on se salit si vite à la campagne l'été, quand on est parisien le reste de l'année.
Des problèmes la ville en connaissait, c’est encore par la voix du tambour major,
que la municipalité et son maire faisaient connaître à ses citoyens,
les derniers décrets des lois et l'annonce de certains désastres locaux.
Avis à la population…!
coups de baguette et roulements de tambour, bicorne s'il vous plait,
tout avait ainsi une allure digne des livres d'histoire illustrant les pages de la Révolution,
car l'annonceur public et fortement moustachu, portait beau avec la cocarde !
A côté de cela,
il y avait le camion des falbalas qui cornait dans la rue deux fois par mois, et tous les enfants qui se précipitaient pour se disputer les derniers gadgets qu’on ne trouvait pas dans les magasins habituels de la ville, qui s'en tenaient à la vente de la marchandise plus traditionnelle.
Puis il y eut ensuite le premier supermarché, qui est resté vide de chalands pendant des semaines et des semaines…
-Vous verrez cela ne marchera pas, personne n’ira!
Jusqu’à temps qu’on sorte l’histoire des bons cadeaux et de fidélité...
Le tour était joué et l'affaire dans le sac!
Puis ma grand mère eut la télévision, en noir et blanc.
Et c’est en cercle concis, et confits dans le silence et dans le noir,
qu’un jour on découvrit, médusés, le premier homme américain, marchant sur la lune…








