dimanche 18 octobre 2009

"Je fais partie de l'opposition qui s'appelle la vie"









" des yeux de souverain, de voyant, de dompteur..."
Théophile Gautier au sujet des yeux d'Honoré de Balzac.

Edmont Werdet " Balzac m'aurait enlevé jusqu'à mon dernier écu lorsque son œil noir, brûlant, fascinateur, plein de fluide magnétique, se fixait sur moi ".

Balzac écrivait à la duchesse d'Abrantès : " Je renferme dans mes cinq pieds deux pouces toutes les incohérences, tous les contrastes possibles "



Lettre de Balzac adressée à la duchesse d'Abrantès

" Je puis vous assurer, madame, que, si j'ai une qualité, c'est je crois celle que vous me verrez le plus souvent refuser, celle que tous ceux qui croient me connaître me dénient, c'est l'énergie...

...Je vous dirai que vous ne pouvez rien conclure de moi, contre moi, que j'ai le caractère le plus singulier que je connaisse. Je m'étudie moi-même comme je pourrais le faire pour un autre. Je renferme dans mes cinq pieds deux pouces toutes les incohérences, tous les contrastes possibles, et ceux qui me croiront vain, prodigue, entêté, léger, sans suite dans les idées, fat, négligent, paresseux, inappliqué, sans réflexion, sans aucune constance, bavard, sans tact, mal-appris, impoli, quinteux, inégal d'humeur, auront tout autant raison que ceux qui pourraient dire que je suis économe, modeste, courageux, tenace, énergique, négligé, travailleur, constant, taciturne, plein de finesse, poli, toujours gai. Celui qui dira que je suis poltron n'aura pas plus tort que celui qui dira que je suis extrêmement brave, enfin savant ou ignorant, plein de talents ou inepte ; rien de m'étonne plus de moi-même. Je finis par croire que je ne suis qu'un instrument dont les circonstances jouent.

Ce kaléidoscope-là vient-il de ce que le hasard jette dans l'âme de ceux qui prétendent vouloir peindre toutes les affections et le cœur humain, toutes ces affections mêmes afin qu'ils puissent par la force de leur imagination ressentir ce qu'ils peignent et l'observation ne serait-elle qu'une sorte de mémoire propre à aider cette mobile imagination. Je commence à le croire. "

Sidonie de Pommereul épouse du général François de Pommereul, décrit Balzac ainsi:

" C'était un tout petit homme, avec une grosse taille qu'un vêtement mal fait rendait encore plus grossier ; ses mains étaient magnifiques ; il avait un bien vilain chapeau (qu'on alla remplacer aussitôt, non sans peine, à cause de la grosseur de sa tête, chez l'unique chapelier de Fougères) ; mais aussitôt qu'il se découvrit, toute le reste s'effaça. Je ne regardai plus que sa tête...Vous ne pouvez pas comprendre ce front et ces yeux-là, vous qui ne les avez jamais vus : un grand front où il y avait comme un reflet de lampe et des yeux bruns remplis d'or qui exprimaient tout avec autant de netteté que la parole. Il avait un gros nez carré, une bouche énorme qui riait toujours malgré ses vilaines dents. Il portait la moustache épaisse et ses cheveux très long rejetés en arrière. À cette époque, surtout quand il nous arriva, il était plutôt maigre et nous parut affamé. Il dévorait, le pauvre garçon.Que vous dirais-je ? Il y avait dans tout son ensemble, dans ses gestes, dans sa manière de parler, de se tenir, tant de confiance, tant de bonté, tant de naïveté, tant de franchise, qu'il était impossible de le connaître sans l'aimer...une bonne humeur tellement exubérante qu'elle en devenait contagieuse. En dépit des malheurs qu'il venait de subir, il n'avait pas été un quart d'heure au milieu de nous, nous ne lui avions pas encore montré sa chambre, et déjà il nous avait fait rire aux larmes, le général et moi. " . Balzac était debout devant la cheminée du marbre du salon. Il n'était pas grand, bien que le rayonnement de son visage et la mobilité de sa stature empêchassent de s'apercevoir de sa taille ; mais cette taille ondoyait comme sa pensée. Entre le sol et lui il semblait y avoir de la marge ; tantôt il se baissait jusqu'à terre comme pour ramasser une gerbe d'idées, tantôt il se redressait sur la pointe des pieds pour suivre le vol de sa pensée jusqu'à l'infini. Il ne s'interrompit pas plus d'une minute pour moi : il était emporté par sa conversation avec monsieur et madame de Girardin. Il me jeta un regard vif, pressé, gracieux, d'une extrême bienveillance. Je m'approchai de lui pour lui serrer la main ; je vis que nous nous comprenions sans phrase, et tout fut dit entre nous. Il était lancé ; il n'avait pas le temps de s'arrêter. Je m'assis, et il continua son monologue comme si ma présence l'eût ranimé au lieu de l'interrompre... Il était gros, épais, carré par la base et les épaules ; le cou, la poitrine, le corps, les cuisses, les membres puissants ; beaucoup de l'ampleur de Mirabeau, mais nulle lourdeur. Son âme portait tout cela légèrement, gaîment, comme une enveloppe souple, et nullement comme un fardeau. Son poids semblait lui donner de la force, et non lui en retirer. Ses bras courts gesticulaient avec aisance ; il causait comme un orateur parle. Sa voix était retentissante de l'énergie un peu sauvage de ses poumons, mais elle n'avait ni rudesse, ni ironie, ni colère. Ses jambes, sur lesquelles il se dandinait un peu, portaient lestement son buste ; ses mains grasses et larges exprimaient en s'agitant toute sa pensée. Cette parlante figure, dont on ne pouvait détacher ses regards, vous charmait et vous fascinait. Les cheveux flottaient sur le cou en grandes boucles, les yeux noirs perçaient comme des dards émoussés par la bienveillance ; ils entraient en confidence dans les vôtres ; les joues étaient pleines, roses, d'un teint fortement coloré : le nez bien modelé, quoique un peu long ; les lèvres découpées avec grâce, mais amples, relevées par les coins ; les dents inégales, ébréchées, noircies, la tête souvent penchée de côté sur le cou et se relevant avec fierté en s'animant dans le discours. Le trait dominant du visage, était, plus même que l'intelligence, la bonté communicative. Il vous ravissait l'esprit quand il parlait ; même en se taisant, il vous ravissait le cœur. Aucune passion de haine ou d'envie n'aurait pu être exprimée par cette physionomie : il lui aurait été impossible de n'être pas bon. Mais ce n'était pas une bonté d'indifférence ou d'insouciance, c'était une bonté aimante, charmante, intelligente, qui inspirait la reconnaissance et la confidence et vous défiait de ne pas l'aimer. Je l'aimais déjà quand nous nous mîmes à table, dit Lamartine. Il me sembla que je le connaissais depuis mon enfance ; il me rappelait ces aimables curés de campagne de l'ancien régime, avec quelques boucles de cheveux sur le cou et toute la charité joviale du christianisme sur les lèvres. Un enfantillage réjoui, c'était le caractère de cette figure ; une âme en vacances quand il laissait la plume pour s'oublier avec ses amis ; il était impossible de n'être pas gai avec lui. Sa sérénité enfantine regardait le monde de si haut qu'il ne lui paraissait plus qu'un badinage, une bulle de savon causée par la fantaisie d'un enfant. ". " Tête lumineuse, puissante et chevelue, éclairée par toutes les flammes de la bravoure et du génie. " Théodore de Banville " Ce froc, rejeté en arrière, laissait à découvert son cou de taureau, rond et lisse comme une colonne et d'une blancheur qui contrastait avec le coloris accentué de la face. Son sang fouettait ses joues pleines d'une pourpre vivace et rougissait chaudement ses lèvres épaisses et rieuses. De légères moustaches et une mouche en accentuaient le contour sinueux sans le cacher. Le nez, carré du bout, partagé en deux, aux narines bien ouvertes, avait un caractère particulier. Un nez flaireur, un nez de chien de chasse, semblable à celui de Vidocq. Aussi, posant pour son buste, le recommandait-il à David d'Angers : " Prenez garde à mon nez ! Mon nez, c 'est un monde ! " Le front était beau, vaste, noble, sensiblement plus blanc que le reste du masque, sans autre pli qu'un sillon vertical à la racine du nez ; les protubérances de la mémoire des lieux formaient une saillie très prononcée au-dessus des arcades sourcilières ; les cheveux abondants, drus et noirs, se rebroussaient en arrière comme une crinière de lion. Quant aux yeux, il n'en exista jamais de pareils, dit Gautier. Ils avaient une vie, une lumière, un magnétisme inconcevables. Malgré les veilles, la sclérotique en était pure et bleuâtre et enchâssait deux diamants noirs qu'éclairaient par instants de riches reflets d'or : " C'étaient des yeux à faire baisser la prunelle aux aigles, à lire à travers les murs et les poitrines, à foudroyer une bête fauve furieuse, des yeux de souverain, de voyant, de dompteur. " Théophile Gautier

"Dans une lettre, que Roger pierrot date de juin 1836, une jeune fille proche des Visconti, Sophie Koslowska, écrit à son père, diplomate russe ":

" Tu me demandes qu'est-ce que c'est que cette passion de M. de Balzac pour Madame Visconti ? Ce n'est autre chose que, comme Madame Visconti est remplie d'esprit, d'imagination et d'idées fraîches et neuves. M. de Balzac qui est aussi un homme supérieur, goûte la conversation de Madame Visconti, et, comme il a beaucoup écrit et écrit encore, il lui emprunte souvent de ces idées originales qui sont si fréquentes chez elle, et leur conversation est toujours excessivement iintéressante et amusante. Voilà la belle passion expliquée. M. de Balzac ne peut pas être appelé un bel homme, parce qu'il est petit, gras, rond, trapu ; de larges épaules bien carrées, une grosse tête, un nez comme de la gomme élastique, carré au bout, une très jolie bouche, mais presque sans dents, les cheveux noirs de jais, raides et mêlés de blanc. Mais, il y a, dans ses yeux bruns, un feu, une expression si fort que, sans le vouloir, vous êtes obligé de convenir qu'il y a peu de têtes aussi belles. Il est bon, bon à mâcher pour ceux qu'il aime, terrible pour ceux qu'il n'aime pas et sans pitié pour les grands ridicules.[...] Il a une volonté et un courage de fer ; il s'oublie lui-même pour ses amis. [...] Il joint à la grandeur et à la noblesse du lion la douceur d'un enfant. ".

Albert Savarus Honoré de Balzac :

" Une tête superbe : cheveux noirs, mélangés déjà de quelques cheveux blancs, des cheveux comme en ont les saint Pierre et les saint Paul de nos tableaux, à boucles touffues et luisantes, des cheveux durs comme des crins, un cou blanc et rond comme celui d'une femme, un front magnifique séparé par ce sillon puissant que les grands projets, les grandes pensées, les fortes méditations inscrivent au front des grands hommes ; un teint olivâtre marbré de taches rouges, un nez carré, des yeux de feu, puis les joues creusées, marquées de deux rides longues pleines de souffrances, une bouche à sourire sarde et un petit menton mince et trop court ; la patte d'oie aux tempes, les yeux caves, roulant sous des arcades sourcilières comme deux globes ardents ; mais, malgré tous ces indices de passions violentes, un air calme, profondément résigné, la voix d'une douceur pénétrante, et qui m'a surpris au Palais par sa facilité, la vraie voix de l'orateur, tantôt pure et rusée, tantôt insinuante, et tonnant quand il le faut, puis se pliant au sarcasme et devenant alors incisive. Monsieur Albert Savaron est de moyenne taille, ni gras ni maigre. Enfin il a des mains de prélat. "

" De taille moyenne avec des mains de prélat, des cheveux noirs à boucles touffues, un nez carré, des yeux de feu, un front magnifique séparé par ce sillon puissant que les grands projets, les grandes pensées, les fortes méditations inscrivent au front des grands hommes. "

C'est lui encore sous les traits de David Séchard, au début du roman Illusions Perdues :

" David avait les formes que donne la nature aux êtres destinés à de grandes luttes, éclatantes ou secrètes. Son large buste était flanqué par de fortes épaules en harmonie avec la plénitude de toutes ses formes. Son visage, brun de ton, coloré, gras, supporté par un gros cou, enveloppé d'une abondante forêt de cheveux noirs, ressemblait au premier abord à celui des chanoines chantés par Boileau : mais un second examen vous révélait dans les sillons des lèvres épaisses, dans la fossette du menton, dans la tournure du nez carré, fendu par un méplat tourmenté, dans les yeux surtout, le feu continu d'un unique amour, la sagacité du penseur, l'ardente mélancolie d'un esprit qui pouvait embrasser les deux extrémités de l'horizon en en pénétrant toutes les sinuosités, et qui se dégoûtait facilement des jouissances tout idéales en y portant les clartés de l'analyse. Si l'on devinait dans cette face les éclairs du génie qui s'élance, on voyait aussi les cendres auprès du volcan ; l'espérance s'y éteignait dans un profond sentiment du néant social où la naissance obscure et le défaut de fortune maintiennent tant d'esprits supérieurs."
" Wilfrid était un homme de trente-six ans. Quoique largement développées, ses proportions ne manquaient pas d'harmonie. Sa taille était médiocre, comme celle de presque tous les hommes qui sont élevés au-dessus des autres ; sa poitrine et ses épaules étaient larges, et son col était court comme celui des hommes dont le coeur doit être rapproché de la tête ; ses cheveux étaient noirs, épais et fins ; ses yeux, d'un jaune brun, possédaient un éclat solaire qui annonçait avec quelle avidité sa nature aspirait la lumière. Si ses traits mâles et bouleversés péchaient par l'absence du calme intérieur que communique une vie sans orages, ils annonçaient les ressources inépuisables de sens fougueux et les appétits de l'instinct : de même que ses mouvements indiquaient la perfection de l'appareil physique, la flexibilité des sens et la fidélité de leur jeu. Cet homme pouvait lutter avec le sauvage, entendre comme lui le pas des ennemis dans le lointain des forêts, en flairer la senteur dans les airs, et voir à l'horizon le signal d'un ami. Son sommeil était léger comme celui de toutes les créatures qui ne veulent se laisser surprendre. Son corps se mettait promptement en harmonie avec le climat des pays où le conduisait sa vie à tempêtes. L'art et la science eussent admiré dans cette organisation une sorte de modèle humain ; en lui tout s'équilibrait : l'action et le coeur, l'intelligence et la volonté. Au premier abord, il semblait devoir être classé parmi les êtres purement instinctifs qui se livrent aveuglément aux besoins matériels ; mais dès le matin de la vie, il s'était élancé dans le monde social avec lequel ses sentiments l'avaient commis ; l'étude avait agrandi son intelligence, la méditation avait aiguisé sa pensée, les sciences avaient élargi son entendement. Il avait étudié les lois humaines, le jeu des intérêts mis en présence par les passions, et paraissait s'être familiarisé de bonne heure avec les abstractions sur lesquelles reposent les Sociétés. Il avait pâli sur les livres qui sont les actions humaines mortes, puis il avait veillé dans les capitales européennes au milieu des fêtes, il s'était éveillé dans plus d'un lit, il avait dormi peut-être sur le champ de bataille pendant la nuit qui précède le combat et pendant celle qui suit la victoire ; peut-être sa jeunesse orageuse l'avait-elle jeté sur le tillac d'un corsaire à travers les pays les plus contrastants du globe ; il connaissait ainsi les actions humaines vivantes. Il savait donc le présent et le passé ; l'histoire double, celle d'autrefois, celle d'aujourd'hui. Beaucoup d'hommes ont été, comme Wilfrid, également puissants par la Main, par le Coeur et par la Tête ; comme lui, la plupart ont abusé de leur triple pouvoir. Mais si cet homme tenait encore par son enveloppe à la partie limoneuse de l'humanité, certes, il appartenait également à la sphère où la force est intelligente. Malgré les voiles dans lesquels s'enveloppait son âme, il se rencontrait en lui ces indicibles symptômes visibles à l'oeil des êtres purs, à celui des enfants dont l'innocence n'a reçu le souffle d'aucune passion mauvaise, à celui du vieillard qui a reconquis la sienne ; ces marques dénonçaient un Caïn auquel il restait une espérance, et qui semblait chercher quelque absolution au bout de la terre. Minna soupçonnait le forçat de la gloire en cet homme, et Séraphîta le connaissait ; toutes deux l'admiraient et le plaignaient. D'où leur venait cette prescience ? Rien à la fois de plus simple et de plus extraordinaire. Dès que l'homme veut pénétrer dans les secrets de la nature, où rien n'est secret, où il s'agit seulement de voir, il s'aperçoit que le simple y produit le merveilleux. "

"Auguste Vacquerie qui vint le voir fut effrayé de sa pâleur, de son amaigrissement, mais surpris de l'intensité de son regard où se réfugiait toute la vie. - Je garde, dit-il, le souvenir de ces deux grands yeux noirs interrogateurs. "
"Madame Hanska le dernier amour de Balzac", Albert Arrault - Arrault et Cie, Tours 1949, page 199.

Portraits de Balzac par ses contemporains - Les yeux de Balzac (@ Larousse.fr)







Portrait d'Honoré de Balzac
Variations 1999 à 2009 par Jacqueline Waechter





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